J’ai fait mousser le blaireau sur ma barbe de trois jours et j’ai aiguisé la lame de mon coupe-chou sur le vieux cuir. Je me suis penché vers le miroir, j’ai allumé le néon pour mieux y voir, s’agirait pas que je me balafre bêtement en me rasant. Sophie serait fichue de s’enfuir à toutes jambes devant ma gueule de travers. C’est une craintive, So, et ça me va bien, mais si je veux l’appâter faut pas que je lui foute la trouille.

Entre la mousse du savon et mes cheveux hirsutes, on ne voyait plus que mes yeux. Je les ai fait rouler dans leur orbite, de droite et de gauche, en essayant des expressions. J’ai pas pu m’empêcher de faire le féroce, un coup, pour rire, et puis j’ai joué de mon regard de canaille en roulant mes quinquets comme des billes. Ça, ca va lui plaire, à So, les filles aiment ça, les mutins. Bref, j’ai coupé ma barbe noire. Avec une nana comme elle, s’agit pas de trop faire le dur. Pirate, oui, mais pirate gentil.

Pirate. Ça ma donné l’idée de me coller un bandeau sur l’œil pour masquer mon regard double à la prochaine embrouille. C’est chiant, ces yeux vairons, chaque fois que je fais un mauvais coup, on me repère et on me retrouve.

J’ai fait couler l’eau chaude dans la baignoire, à ras bord, j’ai mis plein de mousse, comme une gonzesse, vu que y’avait personne pour y voir. J’ai ôté l’épingle de nourrice qui me sert de boucle d’oreille pour pas qu’elle rouille, et je me suis plongé dans l’eau chaude jusqu’au cou, et même jusqu’aux narines, tiens. J’ai fait jouer mes muscles pour le plaisir de voir remuer le lézard vert que j’ai tatoué sur l’épaule gauche. Les filles elles aiment bien ça, les costauds à tatouage, ça les fait frissonner.

Pourvu que ça marche avec la So. Je peux pas continuer à squatter l’appart de ma bourgeoise de sœur, attendu qu’elle rentre des bains de mer demain avec son Jules et ses mouflets. Elle m’a bien fait comprendre qu’il fallait que je calte avant qu’ils rappliquent. Elle veut pas que sa progéniture rencontre un oisif parasite comme voilà moi, que je suis quand même son frangin et le tonton, du coup. Paraîtrait que je lui fous la honte.

« Que veux-tu que je te dise, t’es un grossier, Yannick. Je ne veux pas que mes nains prennent exemple sur toi, qu’elle a dit.

Je me suis étiré dans l’eau chaude, j’ai soupiré d’aise et je me suis endormi, je crois bien. C’est c’te sale bête de chat zinzin qui m’a réveillé. Il a déboulé à toute berzingue dans la salle de bain en miaulant à la mort. Ce crétin m’apportait sa souris en peluche. À échanger contre une gamelle de croquettes, va pas croire que ce mauvais m’aurait fait un cadeau. Donnant, donnant le greffier, toujours.

J’ai regardé l’heure à ma montre de plongée étanche tout droit sortie d’une série des seventies. J’adore porter ce genre de quincaille vintage. Ça impressionne les filles. J’ai bondi hors de la baignoire, j’ai attrapé le peignoir de Michel, Michel c’est le gonze de ma frangine et j’ai filé vite fait à bouffer à Belzébuth. Il est noir le chat de ma sœur.

J’ai toisé mon marcel, mon vieux jeans plein de chaînes et mon blouson clouté jetés en vrac sur le carrelage de la salle de bain. J’ai secoué la tête. Si je veux pioncer ce soir chez So, ça va pas le faire. J’ai poussé la porte du dressing. Ouais ma poule, ma sœur a un dressing, comme je te le dis. J’ai fouillé un peu. Les costumes gris du beauf, c’est moyen pour un premier soir, on n’en est pas encore au jour des noces.

Je me la marierais bien, So, elle est mignonne, elle sera même gironde quand je lui aurai appris comment s’habiller. Elle a un bon job, elle gagne bien sa croûte, elle a déjà acheté son appart. Je me verrais bien glander à ses crochets pour le reste de ma vie dans son canapé, finir ma vie à ses côtés, quoi, comme dit ma frangine en parlant de son bourgeois.

J’ai laissé tomber le costume, j’ai pris un jeans slim et un polo à crocodile pour la frime. Ça va lui en foutre plein les mirettes, à Sophie, sûr que je vais l’embobiner. Je la vois déjà, blottie dans mes grands bras musclés, la tête posée amoureusement sur mon lézard vert.

J’ai chaussé une paire de converses pour compléter, les santiags pourries auraient fait tache, et j’ai piqué un peu d’after-shave à mon beauf. Si avec tout ça elle craque pas, la jolie, je m’appelle plus Nick. Je m’appelle Yannick mais on dit Nick, c’est plus classe. J’ai enfilé un blouson en jeans, assorti au pantalon. C’est mon jour de chance, je te jure, dans la poche j’ai trouvé cent balles, j’aurai même pas l’air d’un mendiant au moment de l’addition. Je crois qu’on peut préparer les dragées.