(Yannick)

J’ai fait mousser mon blaireau sur ma barbe de trois jours et j’ai aiguisé mon coupe-chou sur le vieux cuir. Je me suis penché vers le miroir, j’ai allumé le néon pour bien voir, faudrait pas que je me balafre en me rasant. Sophie serait fichue de s’enfuir à toutes jambes devant ma gueule tailladée. C’est une craintive, So, je le sens. Si je veux l’emballer, faut pas que je lui foute la trouille.

Entre la mousse du savon et mes cheveux hirsutes, on ne voyait plus que mes yeux vairons. Je les ai fait bouger dans leurs orbites, de droite et de gauche, en essayant des expressions. J’ai pas pu m’empêcher de faire le terrible, un coup, pour rire, et puis j’ai joué de mon regard canille en faisant rouler mes quinquets comme des billes. Ça va lui plaire, à So, les filles aiment ça, les mutins. Bref, j’ai coupé ma barbe noire.

(Cheetah)

Depuis que Tarzan est parti, c’est la panade. Pourquoi m’as-tu abandonnée ? C’est toi qui es tombé, pour finir. Faut dire que tu ne rajeunissais pas, non plus. Tu n’es pas tombé d’un arbre au cours d’une acrobatie périlleuse, non, tu as glissé comme on met le pied sur la savonnette en sortant de la baignoire. Tu as glissé bêtement en haut de la cascade et tu as raté ton plongeon. Tu t’es ratatiné sur les roches affleurant dans le courant. J’ai tapé cent et cent fois ma tête sur la pierre mouillée, mais tu ne t’es pas relevé. Tu étais mort, et bien mort. Pourquoi m’as-tu abandonnée, Johnny ?

(Yannick)

Je me suis fait un sourire dans le miroir, je me suis décoché un clin d’œil et j’ai dit :

- Je m’appelle Yannick, mais on dit Nick, c’est plus chic.

J’espère que ça va coller avec Sophie. Je ne peux pas continuer à squatter l’appart de ma sœur, attendu qu’elle rentre demain des bains de mer avec son Jules, ses mouflets et toute sa clique. Elle m’a bien fait comprendre qu’il faut que je calte avant qu’ils rappliquent. Pas question que sa précieuse progéniture rencontre un oisif parasite comme voilà moi, que je suis quand mon son frangin et le tonton, du coup.

(Cheetah)

Tu n’as jamais eu aucune lucidité avec les filles mon pauvre Johnny. Elles n’avaient qu’à tortiller du popotin pour te changer en singe vivant, et vas-y que je me pavane de liane en liane, et vas-y que je jette mon cri à l’écho. Pourquoi ? Pourquoi m’as-tu abandonnée Johnny ?

Elle ne m’a jamais aimé, Jane, elle était jalouse. Jalouse de moi, de nous, de notre complicité, de notre entente. On se comprenait d’un seul regard, l’esquisse d’un geste suffisait, un frisson dans la luymière. On n’a jamais eu besoin des mots, toi et moi. Encore heureux, d’un sens, parler, moi j’ai jamais pu, je suis pas conçue pour.

Tout le monde rigolait de mes «  hon hon hon » de primate. Ça m’énervait, j’en sautais sur place et j’étais ridicule. Du coup elle avait moins peur de moi, ta Jane, elle pouvait se moquer de la pauvre Cheetah, ça la rassurait. Surtout, elle savait bien que sans moi tu aurais eu le cœur moins léger, plus aucun goût à pousser ton cri, plus aucune virtuosité pour voler de liane en liane. Alors, la Metro Goldwin Mayer aurait cherché un autre héros et les dollars auraient cessé de tomber dans l’escarcelle de cette garce. Comment Jane aurait-elle pu payer les traites de la villa à Los Angeles, les domestiques, les robes de grand couturier, le champagne et les homards, sans cette manne ?

(Yannick)

Je me la marierais bien, So. Elle est mignonne, et même elle sera gironde quand elle aura appris à s’habiller. Elle a un bon job, elle gagne bien sa croûte, elle a déjà acheté son appart. Je me verrais bien glander à ses crochets dans son canapé pour le restant de mes jours, finir ma vie à ses côtés comme dirait la frangine en parlant de son bourgeois.

J’ai fait un plongeon dans la baignoire vite fait, j’étais à la bourre. J’ai regardé mes fringues en vrac sur le carrelage de la salle de bain, si je veux pioncer cette nuit chez So, ça va pas le faire. J’ai poussé la porte du dressing, ouais ma poule, ma sœur a un dressing, comme je te le dis. J’ai piqué un jean slim et un polo à crocodile à mon beauf, j’ai chaussé une paire de converse pour la frime, je lui ai même chouré un peu d’after shave. Si avec tout ça, elle craque pas la Sophie, je m’appelle plus Nick (Je m’appelle Yannick mais je préfère Nick, ça fait plus chic)

(Cheetah)

Ils ont emporté ton corps, Jane a quitté la jungle, je suis restée. Pourquoi m’as-tu abandonnée Johnny ? Jane est vite revenue ma foi. Il fallait payer, les charges de la propiété, l’entretien de la piscine, les trafiquants de cocaïne, payer, payer, payer. Il lui est venu l’idée de me vendre à la metro, j’avais ma petite notoriété aussi.

Ah elle m’a bien entortillée, la garce. Faut dire, plus gourde que moi tu trouves pas. Elle m’a amadouée en me parlant de toi, elle promettait de m’amener sur ta tombe, comme une andouille j’ai tout gobé. J’étais émue de me recueillir sur ton tombeau, de poser mes pattes dans la trace de tes pas. A Hollywood, j’ai vite déchanté. On m’a parquée dans un studio comme dans un zoo. Un mauvais jour, quatre balèzes m’ont chopée, plaquée au sol, maintenue sur le dos. Ils m’ont tondue Johnny, et devant tout le monde, en pleine rue. De la tête aux pieds, ils m’ont tondue, mis à part le toupet ridicule qu’ils ont laissé au sommet de mon crâne chauve. Regarde comme ils m’ont attifée. Ils m’ont collé la robe de Caroline Ingalls, je suis ridicule. J’étais une si jolie chimpanzée.
Johnny, pourquoi m’as-tu abandonnée ?

(Yannick)

Foutue femelle, elle m’a posé un lapin, la Sophie. J’ai déambulé dans les rues de la ville noires de monde. J’ai tenté ma chance avec une jolie touriste, je me suis planté devant elle et je lui ai dit : « Salut, beauté. Je m’appelle Yannick, mais on dit Nick, c’est plus stylé. Tu m’offres un café ? »

Elle a lâché « dégage crétin » sans équivoque. C’est pas dans sa tente que je dormirai cette nuit. Le soleil cognait dur et j’avais pas un flèche pour aller me jeter un demi dans un troquet. J’ai poussé la porte d’une bibliothèque publique pour me mettre au frais cinq minutes. Je l’ai tout de suite repérée, assise toute seule dans un coin.

(Cheetah)

Sitôt que j’ai pu, je leur ai joué la dérobade, un instinct de survie, je me suis tirée. Ils m’ont poursuivie comme des perdus. « Reviens, Cheetah, qu’ils disaient, tu vas devenir une star, on va te faire des ponts d’or. Tu sera plus riche que le grand Crésus. »

Le pont, je veux bien, pour retrouver le chemin de ma jungle perdue. Mais l’or, que veulent-ils que j’en fasse ? Est-ce qu’un animal libre a besoin d’or ? M’en voilà réduite à me cacher pour les fuir. J’ai trouvé refuge dans un cirque miteux. Tant que je fais mon numéro de clown triste, que je fais marrer les gosses et que j’assure la recette, ils me fichent à peu près la paix. Je fais quand même bien gaffe à pas me laisser approcher, ils m’enfermeraient, comme les fauves, ou bien ils m’enchaîneraient, comme les éléphants, où ils m’utiliseraient comme bonne d’enfants.

Moi je veux pas de ça Johnny. Alors dès que je sors de la piste, je rafle les bananes qu’ils me filent à bouffer. J’en ai un peu marre de ce régime, nous les singes, nous apprécions les repas variés. Je ne cracherais pas sur une salade de mangue aux fourmis rôties, mais faut bien que je me contente de ce qu’on me donne. Alors, je prends ce qu’on me donne et je file. Je grimpe, je m’élève, j’escalade, je me réfugie dans les hauteurs, je me planque en altitude et quand le cirque déhotte je suis de loin, d'en haut. C’est quand même une bonne planque pour échapper à la Metro.

(Gaspard)

Il avait vite repéré, tout au fond, dans un recoin plus sombre, cette drôle de fille au visage ingrat et au sourire désabusé. Elle avait posé sur la table de bois toute une pile de bouquins. Il s’était approché, c’était peut-être une occasion à ne pas manquer. Bien sûr, ce n’était pas Sophie, celle-là était gauche, malhabile, disgracieuse. Elle tournait maladroitement les pages de ses doigts épais aux ongles trop longs en poussant des soupirs rauques. Elle était complètement absorbée dans sa lecture et ne semblait rien voir du monde autour.

Yannick décida de tenter le coup et s’approcha. Elle avait le visage grotesque, simiesque, ses cheveux étaient tondus à l’exception d’un toupet ridicule au sommet de son crâne, quatre poils maintenus par un chouchou épais et crasseux.

Une moche qui essaie de se faire remarquer, j’ai toutes mes chances pensa-t-il. Il ôta son blouson et s’assit près d’elle.

- Qu’est-ce que tu lis ?

Sans prononcer une parole elle poussa vers lui la pile de livres. C’étaient de vieilles bandes dessinées. En couverture de la première, on pouvait voir Tarzan et Cheetah, enlacés. Yannick sursauta, la fille touchait son bras, du bout de son index griffu elle caressait le lézard vert sur son biceps gauche, qui s’était mis à briller d’une lueur phosphorescente. Il se tourna vers elle, la dévisagea, abasourdi, et poussa un cri. La fille n’était pas une fille, il avait en face de lui une guenon habillée en femme.

Une bibliothécaire le réprimanda vertement et découvrit elle aussi, Cheetah. Vivement la guenon cala une bande dessinée sous un de ses bras, attrapa la main de Yannick de l’autre main et s’enfuit en l’entraînant avec lui. Ils coururent sur le trottoir de la ville en se tenant par la main. Elle s’arrêta dans un jardin exotique et s’affala sur un banc public. Johnny sidéré se laissa tomber près d’elle.

Elle observait la couverture de sa BD, celle sur laquelle on voyait Tarzan et Cheetah. Elle soupira de façon presque humaine et leva un regard mélancolique et d’une tristesse de plomb vers Yannick. Elle tapa le volume du plat de sa main puis frappa sa poitrine. Yannick la regardait, intrigué. Elle frappa à nouveau la couverture, plus fortement, plusieurs fois, puis tambourina des deux poings sur sa poitrine, recommença, poussant des cris, sautant sur place. L’homme ne semblait pas la comprendre. Elle reprit sa place sur le banc près de lui et dissimula son visage dans ses mains, comme si elle pleurait. Le regard de Nick s’illumina.

- Toi Cheetah ?

Elle leva son regard sur lui, découvrit ses dents comme si elle souriait, frappa se mains l’une contre l’autre.

- Toi Cheetah. Moi Nick, déclara-t-il en se frappant la poitrine. Je m’appelle Yannick, mais on dit Nick, c’est plus chic.

A nouveau Cheetah frappait ses deux mains l’une contre l’autre. Elle se jeta au cou de Nick et l’étreignit. Le jeune homme se sentit troublé par une émotion très douce, un peu triste aussi, qu’il n’avait éprouvée avec aucune fille. Cheetah, la BD sur les genoux, tournait les pages, très vite, comme si elle cherchait quelque chose. Elle s’arrêta sur un dessin de la jungle pleine page, le montra à Nick, soupira, secoua tristement la tête, se désigna, désigna la jungle, soupira encore. Il l’observait attentivement, regardant tour à tour la page et Cheetah qui recommençait son manège. Une larme perlait à sa paupière.

- Tu as le mal du pays, pauvre bête, fit Nick pour lui-même. Il te faudrait prendre l’avion. Elle sauta sur le banc, montra du doigt un avion qui passait dans le ciel.
- Tu veux prendre l’avion, fit Nick en se tournant vers elle. Elle hochait la tête.

(Voilà que je parle à un singe, mon pauvre Nick, le soleil t’aura trop tapé sur la tête, tu délires.)

Elle secouait sa manche avec force, lui montrait la jungle, l’avion, frappait sa poitrine puis la poitrine de Nick.

(Mais tu vas comprendre, à la fin ? Tarzan était quand même plus vif que toi. Pourquoi m’a-t-il abandonnée ?)

- Tu veux que je te remmène chez toi ?

Nick la regardait gravement. Cheetah découvrit ses dents dans un sourire simiesque, poussa un grand cri, sauta deux ou trois fois sur place avant de faire un saut périlleux arrière. Elle retomba sur les genoux de l’homme, elle l’étreignit à nouveau. Il souriait, ému par sa joie sans détour ni retenue. Il prit doucement le visage de la guenon entre ses mains.

- Je ne sais pas comment on va faire, Cheetah, mais on va y aller.

Cheetah posa sa joue de chimpanzé sur le lézard vert dont la lumière s’adoucit avant de s’éteindre, comme s’il s’était rendormi. Elle s’endormit avec lui, apaisée. Yannick la berçait comme il aurait bercé un enfant.