Gaspard était le dernier instituteur à blouse grise du département, et même probablement du pays, le dernier héritier des hussards noirs, et sa dernière journée de classe venait de s’achever. Il considéra avec nostalgie ses mains encore blanchies par la craie, le tableau noir, sans la moindre trace de poussière, la surface impeccable du bureau qu’il venait de ranger méticuleusement. Par acquis de conscience, il ouvrit chaque tiroir pour vérifier qu’il avait fait place nette à son successeur. Il tira la tablette du milieu, qu’il n’utilisait jamais, et y retrouva une vieille photo de groupe oubliée là. Il tomba dans sa mémoire comme dans un puits noir pour éveiller l’image vivante de son élève la plus insolite, la plus curieuse, la plus appliquée, à sa manière, sans doute aussi la plus brillante, quoiqu’elle n’ait jamais fait parler d’elle depuis qu’elle avait quitté sa classe.

Toujours assis à son bureau, il renversa la tête en arrière, les yeux fermés pour mieux se rappeler.

C’était un jour de sortie scolaire. Il faisait observer sur une nef de pierre les statues gargouilles et autres personnages qu’un sculpteur moyenâgeux avait malicieusement ajouté à la façade solennelle. Il avait amusé la classe avec un petit singe de pierre qui semblait déféquer ostensiblement sur la foule des fidèles et autres grenouilles de bénitier. Il ne l’aurait pas remarquée au premier abord, si un tailleur de pierre qui avait contribué à la restauration de l’édifice ne la lui avait fait observer quelques jours plus avant, tant il fallait se tordre le cou pour la voir. Faisant le tour du bâtiment, il avisa un autre singe, accroupi, immobile, et qui s’amusait grandement des mœurs et manières des hommes tout en bas sur le parvis. On l’aurait cru vivant. Le vieux maître était toujours perdu dans ses pensées quand la porte de la classe s’ouvrit à la volée.

- Alors comme ça c’est la dernière ! Je suis venu vous faire mes adieux, Maître Gaspard, puisqu’il paraît que vous tirez votre révérence. Diantre, je n’ai jamais vu la classe aussi bien rangée. La salle était effectivement comme figée dans un ordre implacable, retenant son souffle, comme en apnée en attendant que le prochain maître du jeu la rende à la vie.

Yannick avisa la photo sur le bureau et s’en saisit.

- Bon sang, Cheetah !

A son tour il tomba dans un spasme du grand sablier, le temps eut un hoquet, son cœur pulsait fort dans ses temps. Il frissonna malgré son blouson de cuuir et le lézard tatoué sur son épaule frémit. A son tour il plongeait dans le temps retourné.
- Cheetah, répéta-t-il, songeur.

Il revit cette nuit étrange où Sophie lui avait posé un lapin. Il avait erré jusque tard dans la nuit sans savoir où dormir. La bibliothèque était restée ouverte, il était entré s’y mettre à l’abri. Il avait vite repéré, tout au fond, dans un recoin plus sombre, cette drôle de fille au visage ingrat et au sourire désabusé. Elle avait posé sur la table de bois toute une pile de bouquins. Il s’était approché, c’était peut-être une occasion à ne pas manquer. Bien sûr, ce n’était pas Sophie, celle-là était gauche, malhabile, sans aucune grâce. Elle tournait maladroitement les pages de ses doigts épais aux ongles trop longs en poussant des soupirs rauques. Elle était complètement absorbée dans sa lecture et ne semblait rien voir du monde autour.

Yannick décida de tenter le coup et s’approcha. Elle avait le visage grotesque, simiesque, ses cheveux étaient tondus à l’exception d’un toupet ridicule au sommet de son crâne, quatre poils maintenus par un chouchou épais et crasseux.

Une moche qui essaie de se faire remarquer, j’ai toutes mes chances pensa-t-il. Il ôta son blouson et s’assit près d’elle.

- Qu’est-ce que tu lis ?

Sans prononcer une parole elle poussa vers lui la pile de livres. C’étaient de vieilles bandes dessinées. En couverture de la première, on pouvait voir Tarzan et Cheetah, enlacés. Yannick sursauta, la fille touchait son bras, du bout de son index griffu elle caressait le lézard vert sur son biceps gauche, qui s’était mis à briller d’une lueur phosphorescente.