Depuis que Tarzan est mort, c’est la panade. Pourquoi m’as-tu abandonné Johnny ? Regarde ce qu’elle m’a fait ta Jane. Une sacrée perverse, celle-là, avec tout le respect que je dois à ta mémoire. C’était pas une affaire, tu n’as jamais eu aucune lucidité avec les filles. Elles n’avaient qu’à tortiller du popotin et tu étais transformé en chien savant. En singe savant, devrais-je dire, et vas-y que je me pavane de liane en liane pour aguicher ma belle, et vas-y que je jette mon cri à l’écho.

Ah, tu as touché le gros lot, mon pauvre Johnny, adieu la liberté, bonjour le cinéma, les dollars et les chaînes de la Metro Goldwin Mayer.

Elle ne m’a jamais aimé, ta Jane. Elle était jalouse, de moi, de nous, de notre complicité, de notre entente, on se comprenait d’un seul regard, l’esquisse d’un geste suffisait, un frisson dans la lumière, on n’a jamais eu besoin des mots toi et moi. Heureusement, d’un sens, parler, moi, j’ai jamais pu. Je suis pas conçue pour. Tout le monde rigolait de mes « hon hon hon » de primate, ça m’énervait, j’en sautais sur place et j’étais ridicule. Du coup elle avait moins peur de moi, elle pouvait se moquer de la pauvre Cheetah, ça la rassurait. Surtout elle savait bien que sans moi tu aurais eu le cœur moins léger et plus aucun goût à pousser ton cri, plus aucune agilité à sauter de liane en liane. Alors la Metro aurait cherché un autre héros, les dollars auraient cessé de tomber dans l’escarcelle de Jane. Comment aurait-elle payé les traites de la villa à LA, sans ça, les domestiques, les robes de haute couture, le champagne et les homards ? Elle ne s’est jamais habituée à la jungle, Jane, elle avait besoin du grand luxe pour respirer, c’était son salon d’Achille.

C’est toi qui es tombé, pour finir. Faut dire que tu ne rajeunissais pas. Tu n’es pas tombé d’un arbre en effectuant une acrobatie périlleuse, non, tu as glissé bêtement en haut de la cascade, tu as raté ton plongeon et tu t’es ratatiné sur les roches affleurant dans le courant, juste devant moi. J’ai tapé ma tête cent et cent fois sur la pierre mouillée mais tu étais mort et bien mort, Johnny.

On t’a emporté, Jane a quitté la jungle, je suis restée. Elle est vite revenue, ma foi. Il fallait payer, les charges de la propriété, l’entretien de la piscine, les trafiquants d’opium, payer. Elle est venue me rechercher. Il faut dire que plus gourde que moi, tu trouves pas. Elle m’a amadouée en me parlant de toi, elle promettait de m’amener sur ta tombe, comme une andouille j’ai tout gobé. A Hollywood, on m’a enfermée dans un studio comme dans un zoo. Je pensais qu’ils avaient répandu les cendres de Johnny là autour, et puis j’étais émue de poser mes pattes dans la trace de tes pas.

Un mauvais jour quatre balèzes m’ont chopée qui m’ont maintenue. Regarde Johnny, ils m’ont tondue, et devant tout le monde, en pleine rue. De la tête aux pieds ils ont tout rasé, sauf ce toupet ridicule qu’il ont laissé au sommet de mon crâne chauve. Regarde comme ils m’ont attifée, ils m’ont collé la robe de Caroline Ingalls, je suis ridicule. J’étais une si jolie chimpanzée.

Sitôt que j’ai pu je leur ai joué la dérobade, un instinct de survie. Ils m’ont poursuivie comme des perdus. « Reviens, Cheetah, qu’ils disaient, on fera de toi une star. On va te faire un pont d’or, tu seras plus riche que le grand Crésus. »

Le pont, je le veux bien, pour retrouver le chemin de ma jungle. Mais l’or, que veulent-ils que j’en fasse ? Est-ce qu’un animal libre a besoin d’or ? M’en voilà réduite à me cacher pour les fuir. J’ai trouvé refuge dans un cirque miteux. Tant que je fais mon numéro de clown triste, que je fais marrer les gosses et que j’assure la recette, on me fiche à peu près la paix. Ils ont refait toutes les roulottes à neuf, rutilantes, elles sont, plus une trace de moisissure, ni dedans, ni dehors, repeintes en couleurs gueulardes, juste comme il faut pour attirer le badaud.

Je fais quand même bien gaffe à pas me laisser approcher, pour sûr ils m’enfermeraient comme les fauves, ou ils m’enchaîneraient comme les éléphants, peut-être même qu’ils seraient capables de m’utiliser comme bonne d’enfant.

Moi je veux pas de ça, Johnny. Alors dès que j’ai fini mon numéro, je rafle les bananes qu’ils me laissent à bouffer. J’en ai un peu marre de ce régime, ils n’ont pas l’air de savoir que nous aussi, les singes, nous apprécions les repas variés. Je ne cracherais pas sur une bonne salade de mangues et fourmis rôties, mais il faut bien que je me contente de ce qu’on me donne.

Alors je prends ce qu’il y a et je file, je grimpe, je m’élève, j’escalade, je me réfugie dans les hauteurs, je me planque en altitude et quand le cirque déhotte, je suis la caravane de loin, d’en haut. C’est quand même une bonne planque pour échapper à la Métro.

Ils veulent me faire jouer dans le quarante douzième remake du livre de la jungle, tu parles si c’est excitant. S’ils croient que je vais tourner pour ce macho de Disney, ils se gourent. Le pauvre Kipling s’en retournerait dans sa tombe. Du coup je relis les histoires comme ça, j’y ajouterais bien mon chapitre. Le singe qui n’avait pas voulu devenir un homme.

C’est le lézard vert qui m’a soufflé l’idée.