Arrête de renifler, tu m’énerves. Te faire braquer par Léon, qu’il a pas la lumière à tous les étages, ce pauvre garçon ! Je te demande un peu ! T’aurais pas pu en trouver un plus malin ? Ah, t’as essayé. T’as pas trouvé ? C’te blague. Ce pauvre Léon, avec sa gueule d’Auguste dans son costume râpé, que ça lui donne l’air de sortir d’une toile de Buffet, comment t’as pu lui faire faire ça ? Et avec un pistolet de mirliton qui crache des fleurs, comme ça le tableau était complet. Qu’est-ce qu’il va devenir ce pauvre Léon ? Hein ? Faudrait lui donner les circonstances atténuantes, monsieur le juge. Pauvre bougre, qu’il ferait pas de mal à une mouche, mais t’as pas honte de l’avoir embarqué là-dedans ?

Tiens-toi droit un peu, redresse-toi. T’aurais pu demander un avocat au moins, quand on est con à ce point là, on se fait aider. J’ai pas que ça à faire de jouer les zorro, pi c’est pas mon boulot, si je me rate et qu’on t’envoie au bagne, je vais leur dire quoi, aux voisins ? Hein ? Que t’as joué aux gendarmes et aux voleurs dans le bus avec ton copain Léon pour faire oublier le cabas de la vieille ? Ah c’est réussi ! Ah il est beau le héros ! Je vais avoir l’air de quoi dans le quartier ? T’as pensé à ta mère avant de faire tes conneries ? Je suis bonne pour raser les murs, j’ai plus qu’à aller chercher mon pain au diable vauvert.

Et tes collègues, qu’ont perdu une journée de salaire par solidarité avec ta soi-disant agression, tu y as pensé à tes collègues ? Comment tu vas faire pour les rembourser ? Remarque bien que le grand Norbert a dit qu’il avait bien rigolé et que ça valait bien une journée de grève. Mais les autres ?

Va falloir que t’arrêtes de perdre les pédales pour un oui pour un non, mon gamin. Déjà que j’ai eu du mal à plaider ta cause le coup où t’as pas trouvé le frein et que t’as écrasé le caddie de la vieille, et maintenant tu tends la fleur pour te faire battre. Ah monsieur le juge, c’est dur, vous savez, d’avoir un gamin Alzheimer, à mon âge. Faut être clément, il fait pas exprès. Il se rend plus bien compte. Après deux jours de garde à vue, mon pauvre Barnabé, vous me l’avez tout désorienté. Il est déjà pas futé de nature, mais le v’la hébété comme un corbeau qu’aurait perdu sa tour et son clocher.

Je comprends bien que vous pouvez plus passer l’éponge, ya récidive. T’entends, Barnabé, t’es un récidiviste. Je suis la mère d’un récidiviste, tu jettes la honte sur la famille et l’opprobre sur le quartier. Qu’est-ce qu’ils vont dire les voisins ? Pour quoi on va passer encore dans la cité ? De quoi je vais avoir l’air ? Monsieur le juge, m’obligez pas à lui porter des colis à Fleury Mérogis, s’il vous plaît, surtout que j’ai la machine à laver qu’est en panne et que ça va pas être coton pour le linge.

Oui, je comprends bien, vous pouvez pas faire ce que vous voulez, le garde des sceaux vous a à l’œil. Mais c’est pire qu’un sot, ce gosse, monsieur le juge, c’est un idiot, faut pas le garder. On pourrait pas s’arranger avec un petit sursis ? Fleury, avec la grève des bus, vraiment je le sens pas. Une obligation de travailler ? Oui, c’est bien ça, mais ça va pas être facile à trouver. C’est qu’il a pas inventé l’eau chaude mon gars, pi il va quand même sur ses cinquante-quatre ans. Mais j’y pense, je crois qu’ils embauchent dans la police ? Paraît qu’ils sont pas trop regardants en ce moment. Ça vous irait ? Comme ça vous l’aurez sous la main, ses petits camarades pourront le surveiller.

Allez hop, c’est décidé. Tu seras flic, mon fils !