— Ras le bol de faire le spectacle pour ces vieilles pies aigries, maugréait-il, la figuration est trop mal payée, qu’est-ce qu’elles ont filé à la quête Joseph ?

(Il compte)

— Pas de quoi changer mes vieilles godasses, c’est sûr. Je suis bon pour repasser chez le cordonnier si je ne veux pas finir sans semelles. A moins que je reste pieds nus, ça ne te dérange pas Madeleine ? Pour l’effet que ça leur fait, à ces charognes, quand je fais un effort. (Tripotant les pièces de monnaie qu’il a extirpées du tronc) C’était bien la peine que je me fasse la mise en plis avec les bigoudis pour poser sur la croix, même pas elles m’ont calculé, les bigotes. Tiens, demain je me coiffe en catogan et je mets de la brillantine, pour voir. Tu paries qu’elles s’en rendent même pas compte, ces vieilles biques ?

— T’arrêtes de te plaindre, un peu ! le coupe Marie Madeleine, sans relever la tête ni cesser d’encaustiquer le chêne avec volupté. Sinon, en, plus de crucifié, tu vas finir écorché vif, je te préviens. J’en peux plus de t’entendre seriner tous les jours le même refrain. Tout ça parce que t’as pas réussi à décrocher le rôle du Bon Dieu dans la distribution. T’es un raté, Jésus, faut t’y faire. T’auras jamais le premier rôle, t’es trop acrimonieux. Faut arrêter de dissoudre ta rancœur dans le vinaigre de tes récriminations bileuses si veux décrocher ne serait-ce qu’un rôle de Séraphin.

Fais-toi une raison, faut regarder la situation en face, tout fils de Dieu que tu es, t’es dans l’impasse, mon gars, cloué comme une maudite chouette à une porte de grange, et dans chaque église de l’empire catholique qui plus est. Joseph essaie bien d’y foutre le feu, une par une, pour te délivrer de tes calvaires, mais c’est dur à brûler, les églises, c’est surtout dur de les cramer toutes. Sans parler de ces maudits calvaires en pierre à toutes les croisées de tous ces chemins, il est obligé d’y aller à la masse, ce pauvre Joseph. Mon doux Jésus, c’est pas faute d’essayer, on voudrait bien te rendre la liberté du colibri butinant allègrement les fleurs du jardin des Hespérides, mais on s’en sort pas.

— Arrête tes conneries, Madeleine, son créneau ce serait plutôt les fleurs du mal, bougonne Joseph. C’est pas demain la veille qu’on lira le nom de ce fainéant en arabesques de feu aux portes des cinémas ou des théâtres. Je le vois bien, moi, au lieu de donner de la densité et de la présence à son personnage, il passe ses journées à regarder des vidéos en loucedé sur internet avec le smartphone qu’il planque dans sa barbe. Comment veux-tu que les ouailles y croient ?

— Faut pas désespérer, Joseph, jamais, qu’elle dit, Madeleine. Même le Tanguy a réussi à prendre le haut de l’affiche.