Une famille avait pris place sur le tapis d’embarquement qui flottait dans la lumière, un couple, leurs deux enfants turbulents qui faisaient des cabrioles dans l’espace et un chien au collier d’émeraudes que son maître tenait ferme. Un petit plop indiqua que la bulle avait fini de se former, elle commençait à s’élever pour se positionner juste sous le tapis. L’homme lâcha le collier du chien qui se précipita d’un bond à travers l’opercule, aussitôt suivi par les deux galopins qui s’envolèrent en saut périlleux pour y plonger. Les adultes pénétrèrent de façon plus posée, faisant un pas dans le vide hors du tapis puis se laissant planer doucement jusqu’à l’intérieur. L’homme frappa dans ses mains, la bulle émit un léger chuintement, commença d’osciller puis s’éleva lentement pour gagner son orbite de lancement vers la mer des nimbes sur la planète printemps. C’était le début des vacances et plusieurs bulles y flottaient déjà en attendant l’heure du départ.

Pour tromper l’attente, j’effleurai le moulin à chanson qui ne me quittait jamais et sa roue se mit à palpiter, onduler, se déformant comme la surface d’une eau dérangée par les rames d’un bateau. Une lueur y tournait comme une bille sur le plateau de la roulette, à toute vitesse, d’abord, puis ralentissant peu à peu, hésitant à s’arrêter. Je tournais mes yeux vers le tapis d’envol sur lequel le passager suivant attendait son tour. Il était seul, sa longue silhouette dégingandée, vaguement familière, légèrement inclinée vers le bas pour surveiller la lente ascension de la bulle suivante. Le cœur me sauta dans la poitrine comme je le reconnaissais. Le moulin, qui ne manquait pas d’airs, déclencha illico presto LA chanson et la musique jaillit dans mon univers onirique. Il ne se trompait jamais de ritournelle. J’eus comme un vertige, le sang me pulsait aux tempes, le pouls me battait dans tout le corps, chaque nerf résonnant d’une émotion sourde, ancienne et pourtant intacte, qui me fit frissonner de la tête aux pieds.

Je fermai les yeux et je me retrouvai cinq ans en arrière, assise sur une banquette de faux cuir dans une boîte enfumée de la planète Dodécaphonique. Diabolo, sur une petite scène, psychédélique et électrique, les yeux jetant autour et dans le public des éclairs colorés au rythme de sa musique, faisait vibrer son harmonica, tandis que le Capitaine jetait aux étoiles les loopings endiablés d’une voix jubilatoire. Les spectateurs reprenaient avec lui les paroles du refrain en frappant dans leurs mains et en se balançant sur leurs jambes vissées au sol, ou au contraire sautant sur place pour mieux se laisser habiter par la pulsation. Le chanteur jouait d’eux à chaque modulation de sa voix et riait aux éclats en goûtant la saveur éclatante de ce moment de joie qu’il leur donnait à partager.

Ce soir-là j’avais hésité à venir, le cœur n’y était pas, qui soupirait avec un désespoir aussi entier que l’adolescence après un imposteur dont je m’étais entichée. Je zonais devant ma vodka-crise, la tête ailleurs, l’esprit absent, quand le Capitaine jeta son micro à un autre comme on passe un relais, quitta le piano à queue de pie dans un rire tonitruant et redescendit parmi les mortels pour aller s’en jeter un en travers du gosier. Quand il passa près de notre table, la plus effrontée d’entre nous l’alpagua et l’invita à nous rejoindre, lui harponnant la main sans gêne pour inscrire son 06 au creux de son poignet.

Sans façon, il se laissa tomber sur un tabouret en face de moi. Nos regards se soudèrent et nous tombâmes de concert en apesanteur dans une faille temporelle, ou peut-être était-ce un univers parallèle, où susurraient, curieusement symphoniques et béatifiantes, les voix des anges. Nos cœurs explosèrent dans un joli feu d’artifice, s’épanouissant et se mêlant à l‘intime en étincelles lumineuses au noir de l’univers, éclatant ensemble de cette joie qui émanait de l’artiste, avant de redescendre en pluie colorée. Le bruit de l’explosion me sortit de cette contraction étrange de l’espace temps, ou peut-être un solo de batterie bien appuyé. L’instant fugace et magique était passé. Il se leva, arracha sa main des mains de l’importune et s’esquiva, le pas léger, le corps dansant, un sourire flottant à ses lèvres. J’avalai le reste de ma vodka d’un trait en le regardant s’éloigner.

L’air que le moulin avait choisi et répétait avec insistance dans ma conscience me ramena à l’instant présent. Il évoquait au frisson près cette non-rencontre inouïe qui serait, selon toute vraisemblance, restée enfouie dans les limbes tortueux et impénétrables des alcools nocturnes, s’il n’y avait eu, pour la réactiver, cette chanson, la septième sur l’album qui était sorti quelques mois plus tard. Chaque fois que l’entendais, je voyais trente-six chandelles et j’entendais glousser les anges. C’était la première fois que le moulin la jouait et je leur souriais niaisement.

Et voilà que le poète malicieux, le génie fantasque qui l’avait créée, et dont j’entendais la voix à l’instant même entre mes deux oreilles, se préparait à se laisser absorber par sa bulle à quelques pas de moi. Fascinée, j’observais quels vents il choisissait, vers quel ailleurs il s’orientait, tentée de changer ma destination pour le rejoindre et percer le mystère. Qu’est-ce que mon cœur battant fichait dans cet album ? Mon tour était venu de rejoindre ma bulle et j’hésitais sur le tapis flottant. La tentation était forte de le suivre dans son univers d’enfantasque. Les voyageurs derrière moi s’impatientaient et commençaient à protester.

Soudain la chanson, toujours en boucle, me siffla la réponse, et je me laissais porter par son air ascendant. Je sautai pour descendre dans la bulle, tournée résolument vers mon avenir, mon trésor entre les deux oreilles. Je décidais d’aller de l’avant, renonçant à poursuivre mes souvenirs pour me lancer à l’assaut de mes rêves, toujours plus haut vers la lumière, en saluant de loin et par devers moi l’esprit agile et joyeux qui m’avait ouvert le chemin. Alors il tourna la tête vers moi et me jeta un clin d’œil complice avant de s’éloigner et disparaître, dissimulé par les merveilleux nuages.