S’il ne s’était agi de se montrer à la chorale de l’église, elles n’auraient certes pas assisté à aux obsèques de la Philomène, cette créature du diable, sans vergogne et sans morale, qu’on voyait se déhancher sur les sentiers côtiers à la recherche d’herbes et de simples avec lesquelles elle concoctait des potions qu’il valait mieux ne pas goûter. Les gamins du village, malgré le danger que leurs mères leur avaient peint de s’en prendre à une sorcière, lui couraient après en lui jetant des pierres. Sa forte corpulence lui donnait une démarche claudicante de canard boiteux et le malheureux Blaise avait dû lui faire confectionner un cercueil sur mesure, ses dimensions imposantes ne lui permettant pas d’entrer dans une taille standard.

Ce pauvre Blaise avait organisé et payé les funérailles, officiellement parce que la Philo, qui se piquait de connaissance druidiques, aurait sauvé sa mère autrefois d’une mauvaise fluxion de poitrine. La vérité, c’est en tout cas ce que Bertille avait rapporté sous le sceau du secret à Benoîte, laquelle l’avait raconté à Guillemette en lui faisant jurer le silence, laquelle avait elle-même continué à répandre le souffle froid et collant de la rumeur, et ainsi de site jusqu’à ce que nul au village n’ignore, la vérité, c’était que cette engeance avait ensorcelé ce gros balourd de Blaise pour se refaire une vertu et lui avait tourné la tête avec on ne sait quel philtre maudit au point qu’il lui aurait promis de l’épouser. Il faut dire que ce benêt n’avait réussi à séduire aucune jeune fille malgré un peu de bien que, fils unique, ses parents lui avaient laissé après leur départ. La vieille Sidonie ricana dans son châle noir en imaginant cette vieille charogne coiffée d’une couronne nuptiale.

Blaise avait dû renoncer à ses espoirs de fonder un foyer le samedi d’avant. Il avait tenu jusqu’au petit matin la buvette du bal masqué que les pompiers organisaient chaque année quand Colas, un gamin de dix-huit ans qui finissait le lycée, était revenu en courant sur le terre-plein où la fête s’achevait.

― Blaise, ramène-toi vite avec une ambulance, c’est la Philo.

― Quoi, Philo, rétorqua Blaise, cherchant du regard Guillaume, médecin pompier, qui par chance n’était pas encore rentré chez lui.

La brave Philo s’était, comme à chaque nouvelle lune, levée bien avant l’aube pour partir en quête de simples, et la nuit était encore noire quand cahin-caha elle s’était mise en chemin. Elle avait quitté sa petite maison de pierre, avait traversé la place, déserte à cette heure, laissé derrière elle l’église Saint-Julien et suivi la rue jusqu’au cimetière pour rejoindre le sentier. En passant devant le cimetière, elle remarqua une lueur étrange, tout au fond, et, intriguée, poussa la vieille porte de fer forgé pour aller y voir de plus près. Elle était entrée en curieuse, sans crainte, et s’était avancée jusqu’à la tombe ouverte pour le grand René, mort de sa belle mort et dans son lit à quatre-vingt-dix ans passés. Au fond brûlait un cierge, c’était là l’origine de la lueur qui avait attiré Philo. Elle restait pensive au bord du trou, cherchant un sens à tout cela, quand tout à coup surgit de derrière le calvaire un colosse au visage masqué par un loup noir et traînant derrière lui une ridicule queue fourchue en fausse fourrure noire. Il se jeta sur elle sans un bruit et la poussa violemment. Philomène bascula dans la tombe, lourdement, se plantant en travers de la gorge la lame rouillée de la vieille serpe qu’elle emportait toujours dans ses pérégrinations.

― Parfait, pensa le colosse, je n’aurai même pas besoin de l’étrangler avec mon fil à pêche. Il récupéra le cierge et s’esquiva aussi discrètement qu’il était arrivé.

C’est en contant fleurette à la jolie Perrine que Colas avait aperçu les pieds de la morte sortant de la tombe. Il s’était approché, pensant trouver là un ivrogne cuvant sa bière et, découvrant Philo dans la lumière sale du petit jour, il avait pris ses jambes à son cou pour quérir de l’aide. Les secours étaient arrivés, Guillaume à leur tête, qui n’avait pu que constater le décès de la femme. Il avait ensuite accompagné un Blaise désemparé jusqu’aux réfrigérateurs de la morgue pour procéder à la reconnaissance du corps.

La cérémonie s’achevait, les orgues faisaient résonner la marche funèbre sous la voûte de la petite église pour accompagner le départ de Philo jusqu’à sa dernière demeure. Une vieille pie-grièche soutenait Blaise, éploré derrière le cercueil, en souriant par devers elle. Son père avait tenu sa promesse de lui trouver un mari nanti pour prendre soin d’elle après sa mort.