Elle suivit longtemps un sentier jusqu’à entendre au loin la voix cachée d’un ruisseau clair dont elle perçut le murmure bien avant de distinguer ses méandres. De pierre en pierre elle s’avança jusqu’au milieu du courant et s’accroupit, immergeant la paume de ses mains douloureuses dans l’eau fraîche. Sa voix mélodieuse s’éleva, cristalline, dans l’air chaud de l’après-midi.

Elle resta là un long moment, fredonnant sans trêve sa mélopée, le regard perdu au-dedans d'elle, ressassant le moment où ces maudits journalistes avaient envahi la ferme et rompu l’harmonie pastorale qui commençait à enchanter ses pensionnaires.

Les micros, les caméras, les voix trop fortes, les moteurs des voitures, tous les sons discordants de ce qu’on persistait à appelait la civilisation, avaient violé la sérénité des lieux. La vie citadine avait fait irruption sans sommation, comme par effraction, au sein de leur retraite paisible, éloignée des tracas et fracas absurdes de la ville.

Elle soupira, se leva et marcha lentement vers le bâtiment de vieilles pierres. Il était temps d’aller rallumer la cuisinière pour préparer le repas du soir.

L’équipe était toujours là, bruyante, envahissante, s’affairant à des tâches inutiles, faisant jouer une musique tonitruante que personne n’écoutait, agençant ça et là des projecteurs aveuglants. Déjà la fille du train lui tendait un micro, l’assaillait de questions. Elle l’ignora, muette comme une carpe, commença de s’affairer aux préparatifs du repas, ralluma les fourneaux et vint s’asseoir à la grande table de bois pour attaquer la corvée de pluche. L’autre ne la lâchait pas. Des yeux elle lui indiqua un siège et lui tendit un couteau. La fille capitula enfin, s’assit et se mit à l’ouvrage.

Quand le grand marin au pull rayé tenta une offensive, sa caméra sur l’épaule, elle interrompit sa tâche, le fixant avec une apparente curiosité, sans aménité mais sans animosité. Il finit par comprendre, posa son appareil et regarda autour de lui, les bras ballants, sans plus savoir quoi faire de son corps ni de ses mains. Les yeux de la femme s’étaient posés sur le tas de bûches, dans la cour, qui attendaient d’être fendues pour alimenter le foyer. Il saisit une petite hache et se mit à la tache. La femme soupira. La paix du soir était sauvée.

Le repas mijotait dans une marmite de taille respectable quand on entendit au loin le chant des filles qui rentraient, leur travail terminé. Héroïca marchait devant, comme à l’accoutumée. Elles avaient pris le temps, après leur journée de labeur, de faire leurs ablutions au ruisseau pour se rafraîchir, chacune mirant son visage au fond de l’eau pour s’assurer de sa netteté. En attendant l’heure du repas, elles se reposaient sur des bancs de pierre accolés à la façade de la maison.

Le crépuscule commençait d’estomper le paysage, on entendit résonner quelques accords. La guitare magique de Frankie Presto fit taire les derniers échos d’un rap dissonant pour enchanter l’atmosphère.

La table était dressée, un fumet appétissant appelait les convives à se regrouper autour. Les filles s’installèrent, invitant du regard les journalistes à venir prendre place. Le dernier des nôtres s’assit. Le repas pouvait commencer.