À rien. Je ne suis rien, c’est l’autre qui l’a dit. Rien d’important. Rien d’indispensable. Rien de grave, je me plais à le croire. Rien de grave ne peut arriver à quelqu’un qui n’existe pas.

Au commencement était le néant. Je n’ai pas rencontré Dieu, ça non, vu que quand je suis arrivée, l’univers était déjà tout fait, infini, en expansion, avec tous les possibles et toutes les idées dedans. Toutes les vies, aussi.

Alors ça, ça m’a sidérée. Ça m’a figée, comme une sauce, ça m’a figée, et ma langue dans ma bouche aussi, elle s’est figée, et tous les mots avec. Tu le sais, que quand on coupe la chique à quelqu’un, ça lui coupe les jambes du même coup ? Tu le sais, ça ? Faite aux pattes, j’étais, assise dans un coin et le pouce dans la bouche.

Deux grands yeux tout ronds, les oreilles en veille et le pouce dans la bouche, je vois tout, j’entends tout. Muette. Pas se faire repérer, attention. Pas se faire repérer, sinon tout s’arrête, autour, le film, les gens, les mots qu’ils disent, ça se met à chuchoter, ça se dissimule et circulez, il n’y a plus rien à voir.

Pouvez bien vous cacher, j’ai mes planques secrètes pour vous observer. Je vous regarde. Je vous écoute. Je vous apprends. Je vous sais par cœur et je n’y comprends rien. Vous êtes prévisibles et complètement illogiques. Il y a des mots dans ma tête, une tempête de mots, des mots de rien, des mots sans importance, des mots de coq et d’âme, ça danse, ça sarabande. Ça me saoule. Des histoires qui n’en sont pas, des bribes sans queue ni tête, des culs de sac, des labyrinthes. Je vous regarde. Je vous fixe. Je vous nomme. Je m’amarre au dehors pour que dedans ça s’arrête. J’ai posé mon doigt sur une ligne, je l’ai suivie des yeux. Au bout était un point, tout rond, tout noir et comme un puits. Je m’y suis laissée tomber, j’ai plongé, j’ai sombré.

On dit « univers parallèles ». L’expression est inadéquate. Essaie donc de tomber dans une parallèle pour voir ? Une parallèle, c’est comme le fil du funambule, faut apprendre à respirer et tu peux y marcher dessus. C’est joli. Ça peut faire un poème, surtout avec un peu de brume et les premières lueurs du matin. Mais le but c’est juste de ne pas tomber, d’avancer d’un point à l’autre. Ça ne rime à rien d’avancer comme ça dans le brouillard, même pour un poète. L’allumeur de réverbère l’a bien dit, moi ce que je veux, c’est dormir. Pour rêver, faut dormir. Pour penser, faut rêver. Pour construire, faut penser. Pour créer, faut construire. C’est logique et moi, j’aime quand c’est logique, ça m’aide à respirer. J’ai brisé la ligne. Revenons-en au point, parce que le point, c’est l’origine.

Le point, c’est le puits, et même bien sombre, même bien profond, c’est de l’encre d’imprimerie pour écrire le monde et dessiner des univers, passés, présents ou à venir. Ça permet la pause et l’exploration, ça permet la création. Les graines ne germent pas à la lumière, mais au secret, au profond de la terre.

Comme je n’étais personne, je me suis mise à lire, goulûment, j’ai avalé des vies qui ne m’appartenaient pas, gobé tous les mondes qui passaient par là. J’ai recommencé à respirer. Tu ne vas pas me croire, mon cœur s’est même remis à battre, pom, pom, pom, bien en rythme, bien régulier. J’ai lu toute la lumière du monde, j’ai vu Orphée, j’ai vu des fées, le lapin blanc était pressé. Je n’ai pas rencontré Alice, il paraît qu’elle était partie, il paraît qu’elle avait grandi. Il paraît.

J’ai compris au fond du puits la lumière, un mirage dans le désert. Rien n’existe, dans le fond. Là-haut, on a divisé le néant, dressé la table de la matière et de l’anti, scellé les frontières. Si ça se touche tout s’annule. Quand le dieu qui n’existe pas mais qui a créé l’univers refermera son poing sur lui-même, tout disparaîtra. Les cadrans reviendront à zéro, se dilueront, s’effaceront, et nous avec.

Pourtant nous sommes là et la preuve, c’est que nous sommes las, pesant lourd notre poids d’incertitudes et circonspection. Alors, puisque dans l’instant nous sommes, bribes d’infini ondoyant dans le spectre, brouillards informes et colorés, mouvants et émouvants, vivants, puisque pour l’instant nous y sommes, illusoires quoique objectivement tangibles, puisque nous y voilà, restons-y, saouls sous les vents indéfinis, ivres de ce que nous ne sommes pas.

Je vous ai touillé une drôle de chantilly, mais la mayonnaise n’a pas pris. C’est trop grand ou c’est trop petit.