Carlotta sortait justement de ce vieux bar tabac miteux qui tenait lieu de quartier général à la bande. Se croyant seul, le travesti, tantôt Carlito, tantôt Carlotta, il changeait si souvent de genre que personne ne se rappelait s’il était mâle ou femelle de naissance, ôta sa perruque blonde, laissant apparaître une chevelure courte et d’un noir de jais. Il oscillait sur des talons aiguilles qu’il n’avait jamais réussi à maîtriser et qui lui tordaient les chevilles à chaque pas.

La lune imposait à la nuit étoilée sa puissance argentée, découpant au sol la silhouette impudique du nouveau venu. Ronald entendait crisser ses bas nylon. Il retint son souffle et se tassa un peu plus derrière le buisson pour que sa proie ne s’avise pas de sa présence. Quand Carlito fut à sa portée, il jaillit, le plaqua au sol, allongé sur le dos, et lui trancha proprement la gorge d’une oreille à l’autre. Avant de rendre son âme au diable, le travesti entendit l’autre articuler posément : « Il ne fallait pas déshonorer Béatrix. »