Irma scrutait sa boule de cristal, un peu étonnée par la silhouette impudique qu’elle y découvrait. L’esprit avec lequel elle était entrée en contact semblait plutôt libertin et n’avait pas l’air de s’ennuyer.

Elle leva la tête et posa un regard embarrassé sur le couple de retraités grisonnants et qui avaient sombré dans un chagrin couleur d’enclume depuis le décès de leur précieuse et fille unique, harpiste soliste à l’opéra de Paris. A leurs côtés, le mari de la harpiste, Ronald, un vieux comédien déchu qui n’était jamais parvenu à sortir de ses séries B, n’était plus, lui non plus, que l’ombre de lui-même. Tous trois tassés sur leur siège étaient suspendus à ses lèvres.

Irma reporta les yeux sur la silhouette qui s’agitait dans l’eau du cristal. La harpiste, dans l’autre monde, avait rejeté radicalement la rigidité et la discipline qui avaient fait la gloire de sa vie terrestre. La croupe ondulante, les jambes gainées de bas nylon qui crissaient sensuellement quand elle frottait ses cuisses l’une contre l’autre, elle s’effeuillait lascivement face à un public d’ectoplasmes fantasques qui la sifflaient chaque fois qu’elle laissait tomber une nouvelle pièce vestimentaire, puis ondulaient en synchronie et chantaient des refrains lubriques en attendant la chute de la prochaine. Presque en tenue d’Ève, la belle faisait glisser la pulpe de son pouce sous l’élastique d’une culotte de soie, laissant voir par intermittence le feuillage doré de son buisson ardent. Le public haletait, s’échauffant de plus en plus, l’atmosphère devenait lourde et moite. Soudain, un redoutable Séraphin déchu descendu de nulle part fondit sur elle et à tire d’ailes l’enleva entre ses bras puissants, lui susurrant au creux de l’oreille : « J’ai un truc à te dire à propos du sexe des anges. »

Irma frissonna, soupira, puis redressa la tête et considéra les trois faces à la grise mine qui attendaient gravement son oracle. Elle sourit un moment d’un sourire de Joconde et délivra enfin sa vision : « J’ai reçu de bonnes vibrations de l’au-delà. Mathilde est au septième ciel, ne vous en faites pas pour elle. »