- Hé, Marcelin, comment tu vas ? Ce sera un petit ballon de blanc bien frais, ça tape dur ce matin.

Augustin saisit un verre à pied sous le comptoir, le posa sur le zinc, déboucha une bouteille et le remplit à ras bord.

- Et la Denise, comment elle va ? interrogea le patron en versant le vin. C'est pour bientôt ?

- J'espère bien, fit l'autre, va quand même falloir qu'elle le sorte, depuis le temps.

René porta le verre à ses lèvres, bascula la tête en arrière, le vida d'un trait, le reposa en s'essuyant la bouche du dos de la main et claqua la langue.

- Ah, c'est du bon, hein, ça fait du bien par où que ça passe. Remets-moi ça, Marcelin.

- Doucement, René, si tu dois redescendre dans la vallée, faut que t'aies les yeux en face des trous. Tu sais ce que les gendarmes ont dit la dernière fois.

- Allez, Marcelin, c'est pas un petit canon qui peut me faire du mal, surtout de ce temps là. C'est le dernier pour aujourd'hui, juré.

Marcelin toisa son vis à vis à l'oblique en renouvelant sa consommation. Après tout, si les gendarmes l'avaient dans le collimateur, ce n’était pas une raison pour plomber son commerce. René de toute façon était à peine rougeaud et il calait bien debout.

Il jeta son second ballon derrière une cravate qu'il ne portait jamais, sortit en saluant la compagnie et reprit le volant de sa vieille camionnette pour continuer sa tournée. Il roula gaiement jusqu'au prochain hameau et songeant à sa Dulcinée grosse jusqu'aux oreilles entonna d'une voix de stentor : "  La belle de Cadix a des yeux de velours ! ".

Arrivé sur la place il passa à l'arrière du fourgon et ouvrit les vantaux pour accueillir la clientèle.

- Et alors, René, t'es bien gai ce matin, lui lança la vieille Angèle. Tu me mettras deux tranches de jambons, s'il te plaît. J'ai les gamins de la fille à manger aujourd'hui.

Le charcutier servit sa pratique, toujours chantant à tue-tête entre deux commandes. Quand il en eut fini, il replaça les vantaux, verrouilla son véhicule, traversa la place et se dirigea vers le café.

- Comment va, Augustin ? Un petit blanc bien frais, s'il te plaît. Fait chaud, ce matin.

Quand il rentra chez lui, quelques heures plus tard, une fois sa tournée bouclée, il marchait beaucoup moins droit et son teint rubicond était passé au vermillon.

- Denise, hé Denise, appela-t-il, qu'est ce que tu nous as mijoté de bon pour midi ? Va falloir que je mange un petit quelque chose.

Il entra dans la cuisine en titubant et découvrit ébahi les fourneaux rutilants, tels que Denise les avait laissés la veille. Pas la moindre odeur, aucun fumet appétissant annonciateurs d'un repas gourmand ne venaient chatouiller ses narines comme à l'ordinaire.

- Nom de Dieu, fit René, Denise !

Il parcourut la maison en tout sens et de la cave au grenier, et finit par découvrir sa femme dans la cour, affalée sur un banc et toute gémissante.

- Faut y aller, mon René.

Merde. Elle allait accoucher et il ne pouvait pas la conduire en auto à la clinique dans l'état où il s'était mis.

- Denise, je me rappelle pas où j'ai foutu mon vélo, dit-il.

Denise hésitait à comprendre.

- Hein ?

- Mais où est passé mon vélo ?

- Ton vélo ? Tu ne veux quand même pas …

- Écoute, on n'a pas le choix. J'ai plus qu'un point sur mon permis et les gendarmes m'attendent au tournant. Monte sur le cadre, la mère, gueula-t-il en sortant de la remise.