J'ai retiré la veste de mon costume et je l'ai accrochée à une branche du vieux cerisier en fleurs. J'ai retroussé mes manches et j'ai cherché du regard quelque chose pour creuser. Je suis entré dans l'appentis. Dans un coin, recouvert de poussière, dépassant d'un amoncellement d'objets hétéroclites, vieux journaux, bocaux à confitures, briques de lait soigneusement vidées, emballages en polystyrène, j'ai cru reconnaître le manche de la petite pelle que j'utilisais, enfant, pour construire mes châteaux de sable ou travailler la terre noire du jardin.

J'ai tiré sur le manche pour saisir l'outil. Je suis revenu au pied de l'arbre et j'ai commencé à creuser. Le printemps était humide, la terre était meuble, je n'ai eu aucune difficulté à extraire l'objet de mes recherches : une clef. Une énorme clef que j'avais cachée là il y a vingt ans, un jour de printemps comme aujourd'hui.

Je ne portais pas de costume, alors, j'étais en culottes courtes et avec mon copain Dédé, nous avions pensé que c'était la meilleure chose à faire. Personne ne devait jamais savoir ce que nous avions manigancé dans la cabane de la mère Angèle. Nous avions donc décidé d'en fermer la porte à double tour et d’enterrer la clef bien profond pour que personne ne la trouve.

La vieille Angèle ne sortait plus guère de sa maison, il était peu probable qu'elle aille jusqu'au fond de son jardin pour pousser la porte de la cahute. Mais on ne sait jamais, imaginez qu'un maraudeur ou une bande de mioches mal embouchés entrent et découvrent notre secret ?

Je me suis relevé, péniblement mais triomphant, j'ai baissé mes manches en prenant bien garde à ne pas les salir, j'ai posé ma veste sur mon bras et je suis rentré, prenant soin de me laver les mains et de rajuster ma cravate avant de rejoindre la bande des copains qui buvaient et riaient dans la véranda.

J'ai tapé sur l'épaule de Dédé et je lui ai montré la clef. Il a aussitôt cessé de rire et de parler, m'a dévisagé d'un air ébahi et a soufflé :

- Non ? Tu l'as retrouvée ?

- Elle n'a jamais été perdue, je n'ai eu qu'à la déterrer.

Dédé m'a regardé, à la fois grave et songeur.

- On y va ? a-t-il proposé.

- On y va ! j'ai répliqué.

Nous n'avons pas pris nos vieux vélos, nous étions trop grands pour les enfourcher à présent. Nous avons pris le sentier jusqu'au jardin de la vieille Angèle.

Elle était passée de l'autre côté depuis bien longtemps, mais sa maison n'avait jamais été vendue. Sa fille n'avait pas eu le cœur de s'en séparer, pour autant elle n'était jamais revenue vivre au pays.

La porte de la cabane n'avait donc probablement jamais été ouverte depuis que nous l'avions verrouillée. Nous avons eu du mal à faire tourner la clef, la serrure était grippée, mais la porte de bois vermoulu a fini par céder et s'est ouverte en grinçant un peu. Les araignées nous ont souhaité la bienvenue.

Nous avons ouvert le vieux placard. Nous n'avions plus besoin d'escabeau pour atteindre l'étagère la plus haute. Nous avons sorti la vieille boîte à cigares. Le parchemin que nous y avions caché n'était pas altéré, on pouvait toujours y lire le solennel serment que nous avions prêté, autrefois, Dédé et moi.

C'est Dédé qui avait écrit, en lettre multicolores et enluminées, avec les tout premiers stylos feutres que nous venions d'acheter à la papeterie du village, après avoir longtemps économisé. Je revois encore l'étui : les nombres de un à dix écrits en couleurs vives sur fond noir.

Je, soussigné, Jojo, roi des billes et des calots,

Je soussigné, Dédé, ci-devant roi des osselets,

nous nous jurons jusqu'à la mort une amitié sans faille et promettons de nous venir en aide au premier appel.

En guise de signature, deux soleils bruns éclaboussés et légendés : sang de Jojo, sang de Dédé.

Nous nous sommes regardés sans nous voir tout à fait, chacun voyant en face de lui le gamin d'autrefois, le béret de travers et les genoux couronnés.

- Si quelqu'un le trouve, ils vont se foutre de nous, c'est sûr, murmurait une petite voix venue d'un lointain passé.

- Y'a qu'à fermer la porte à clef et aller la planquer, répondit en écho une autre voix lointaine.

Nous sommes restés un long moment, sans rien dire, sans bouger, nous remémorant le bon vieux temps. Nous étions sur le point de partir pour rejoindre les autres quand mon regard s'est posé sur la plus haute étagère du placard. A côté de la boîte à cigare, il y avait une vieille photo jaunie. Dédé l'a prise et nous avons scruté les traits d'une jeune fille.

- Ben merde, fit Dédé, on jurerait que c'est la mariée.