Il faut dire que Pâris était peut-être un peu trop imbu de sa toute puissance. Un cadeau, ce cheval ? Je te demande un peu, un cadeau, trois mille ans avant l'invention du père Noël. La vanité rend idiot.

Ulysse avait ordonné la construction du cheval piégé, on a toujours besoin de charpentiers et menuisiers sur un bateau, ça n'avait pas été compliqué. Ils avaient élevé l'immense destrier. Il était grand, il était beau, il était creux. Fallait-il qu'ils soient impatients de retrouver leurs foyers pour qu'aucun de ceux qui étaient dans le secret ne vendît la mèche. Tous s'étaient tus, rien ne filtra du stratagème tout le temps qu'il fallut pour réaliser ce sacré canasson.

Le jour vint où on le tira jusqu'aux portes de Troie. Le jour vint où en grand secret les combattants s'introduisirent dans ses flancs. La nuit était sombre et sans lune, on n'entendit pas un son d'armes entrechoquées, pas un bruit de pas, pas le moindre souffle de voix. On les enferma, chacun replié sur soi pour attendre le matin et les Troyens. Et les Troyens vaniteux crurent à la victoire, au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Ils firent entrer Bucéphale comme un tribut au sein de leur cité. Tout le jour ils festoyèrent, traînant l'animal dans toute la ville. On raconte que pour la première fois depuis bien longtemps, la belle Hélène retrouva son sourire. A ce sourire ils auraient dû comprendre qu'il y avait anguille sous roc, mais l'aiguille cachée dans les échardes du bois, ils ne la cherchèrent pas. Ulysse avait bien mesuré leur orgueil,

La nuit revint, aussi noire que la veille, aussi sourde. Dans Troie endormie cuvant les vins du festin et ronflant sonore, les soldats grecs s'extirpèrent du cheval et ouvrirent toutes grandes les portes de la ville. Les armées grecques s'y engouffrèrent. Le combat fut rude, les fourbes comme les niais étaient de rudes guerriers, mais la surprise et l'ivresse eurent raison des Troyens et Zeus guidait les Grecs.

Les vainqueurs emmenèrent Hélène comme un trophée, elle en perdit son sourire à peine retrouvé, lassée de n'être encore que l'objet du délit.

Les navires attendaient, les amarres larguées, qui levèrent l'ancre et filèrent aussi vite qu'ils pouvaient, vent debout, pour ramener chacun chez soi et Hélène à sa condition de reine asservie à Ménélas. Elle n'avait cessé d'être l'otage de l'un que pour redevenir l'otage d'un autre, sa tentative d'évasion manquée. Ce fut peut-être à cause de ses yeux tristes que Zeus fit tonner sa colère. Hélène lassée par les faux ors et des honneurs de pacotille ne rêvait que d'une vie au grand air et en sabots. Elle rêvait de se faire oublier, d'effacer son destin pour enfin commencer à habiter sa vie.

C'est sans doute la raison pour laquelle Zeus poussa les navires sur l’île des cyclopes. Les cyclopes n'étaient pas les ogres que l'on dit, Polyphème n'était pas un barbare. Il vivait la vie simple et rugueuse des gens de la terre. Après mai 68, il aurait élevé des chèvres dans le Larzac avec une belle fille libérée.

Ulysse le rusé était aussi une brute. Il ne savait des étoiles que ce qui lui était nécessaire pour diriger ses bateaux. Il n'avait jamais tenté de voir les univers qui gravitaient autour, encore moins de les imaginer. D'aucuns se demandent même s'il ne croyait pas que la terre était plate. Aussi quand ses vaisseaux se fracassèrent sur les brisants ne chercha-t-il pas à comprendre dans quel monde il était arrivé. Avec ses soudards, il parcourut l'île, cherchant de quoi réparer, et quelques richesses sur lesquelles faire main basse, le temps qu'il y était.

Ils découvrirent la grotte de Polyphème qu'ils mirent à sac, prétendant protéger Hélène qui pleurait à chaudes larmes sa fatigue et sa rage. Elle en fit le tour pendant que les hommes prenaient possession des lieux. Prenaient possession. Comme des hommes. Hélène faisait partie de leurs biens. Comme une femme. Ils fouillèrent tout, cherchant des vivres pour continuer leur voyage et du bois pour réparer les mâts brisés. Ils ne mirent la main que sur de pauvres ballots de laine et quelques fromages, qu'ils emportèrent sur leurs bateaux, allant et venant comme des mulets entre la grotte et la plage.

C'est ainsi que Polyphème les surprit en faisant rentrer ses brebis. Polyphème était grand comme dix montagnes, puissant, et son œil unique savait tutoyer les étoiles sans les défier, un phare braqué sur l'infini. Par les nuits claires il avait coutume de s'étendre sur le dos, le regard levé. Il pouvait voir l'univers entier, les étoiles et les comètes, les planètes et leurs paysages, la vie dessus qui bruissait. Il observait, écoutait, attentif au moindre mouvement, au plus petit souffle, la plus légère vibration, tout ce qui faisait vie, du plus ténu au plus vigoureux courant, accaparait son intérêt.

Quand il constata le saccage, il rugit, que vouliez-vous qu'il fît ? Et les pleutres se mirent à trembler. Alors il vit Hélène pleurer. Il la considéra, se tut, le silence s'installa, étale et paisible, une mer de sérénité. Toutes les bêtes étant entrées, il roula devant l'orifice un lourd rocher pour empêcher les intrus de s'enfuir, dévora avec appétit quelques fromages que les Grecs n'avaient pas eu le temps d'emporter, avant de traire ses brebis. Puis il s'endormit jusqu'au matin suivant. Il fut le seul à dormir. Pendant qu'Hélène veillait sur son sommeil au prétexte de le surveiller, Ulysse et ses compagnons tinrent conciliabule pour décider de quelle façon ils tueraient leur hôte, et le malheureux n'aurait pas revu le jour s'ils avaient su imaginer comment enlever l'énorme pierre qui obstruait l'entrée. Quand l'aurore se leva, il sortit avec le troupeau et replaça la pierre pour barricader son repaire, emprisonnant les indésirales.

Avant de s'éloigner il partit d'un grand rire et il leur dit comme ça de sa voix de rocaille qu'il les boufferait tout crus à son retour s'ils touchaient quoi que ce soit. Hélène eut un sourire en coin mais les autres blêmirent de terreur. Sitôt que Polyphème fut parti, Ulysse, à l'abri derrière le rocher, retrouva sa superbe et moulina un plan comme un engrenage dans lequel le berger devait tomber pour y être broyé. Ulysse, roi d'Ithaque, dit le roué.

Il en fut comme il avait manigancé. Dans l'ombre de la grotte il épointa un pieu qu'il durcit au feu de bois et cacha. Quand Polyphème revint, il fit entrer ses brebis, se rassasia à nouveau de fromages et de fruits qu'il avait rapportés, et s'endormit. Ulysse se posta près de l'entrée, se dissimulant dans l'anfractuosité du rocher, et tandis que les autres dormaient il attendit le matin, attisant sa colère en son for intérieur pour se donner du courage. Quand Polyphème fit rouler la pierre pour libérer le troupeau, il était prêt. Le fier et fort Ulysse jaillit hors et bondit à sa face, enfonçant son pieu affûté profond dans l'orbite unique du brave géant qui se mit à hurler, de douleur et de saisissement. A quelles ignominies la peur peut-elle pousser ! Le cyclope porta une main à son front, de l'autre repoussant Ulysse dans la caverne pour s'en protéger, et fit rouler la pierre devant.

- Qui es-tu, maudit marin, pour ainsi mutiler sans raison tes pareils ? tonna Polyphème.

- Si quelqu'un t'interroge, réponds que je me nomme Personne, rétorqua le roi d'Ithaque, humilié de s'être à nouveau laissé enfermer, à la merci de celui qu'il venait de blesser gravement.

Le bon Polyphème s'inquiétait pour ses brebis, piégées avec ses assaillants. Il fit doucement rouler la pierre, n'ouvrant qu'un étroit passage qui ne laisserait sortir qu'une bête à la fois.

- Ne t'avise pas, Personne, de t'enfuir, ni toi ni aucun des tiens. Pour ce que vous avez fait, vous resterez mes prisonniers. J'ai deux mains et deux pouces, celui que je prends à tenter de s'échapper, je lui fais sauter les deux yeux comme tu viens de crever le mien.

Au fond de la grotte, la belle Hélène frémit. Le géant cette fois ne plaisantait pas.

Il appelait une à une chaque bête par son nom, quand elle se présentait devant lui il passait les mains sur son dos, pour s'assurer que chacune était saine et sauve, et en bonne santé. Ce que voyant, Ulysse s'accrocha au ventre de l'une d'elle, s’agrippant à sa riche toison pendant qu'elle sortait et se laissant rouler au sol dès qu'il fut à l'air libre. Ainsi il berna Polyphème, et fit signe en silence à ses compagnons de l'imiter. Hélène sortit la dernière, les rustres l'avaient oubliée. Elle sortit, fière d'une vraie fierté, assise bien droite sur le dos de la dernière brebis.

Quand Polyphème voulut la caresser, il découvrit sur son dos la femme. Il prit son visage entre ses mains, ses paumes en épousant délicatement les contours, pour mieux se rappeler ses traits. Hélène le dévisageait avec une grande douceur, posait la main sur son front, tout près de l’œil blessé. Elle aurait voulu rester avec lui, à soigner les brebis ou à filer la laine, à battre librement la campagne pour dénicher des simples, à cultiver le froment pour le pain quotidien. Ils ne disaient rien, suspendus qu'ils étaient à l'instant, l'étirant pour le faire durer.

Mais déjà Ulysse attrapait Hélène par le bras et l'entraînait vers les navires.

Ainsi Hélène et Polyphème furent-ils séparés à jamais.

Ainsi Ulysse le fourbe rejoignit-il sa légende immortelle.

- Je suis Ulysse, roi d'Ithaque et vainqueur de Troie, cria-t-il au cyclope quand il fut hors d'atteinte. C'est moi qui t'ai fait ça.Tu leur diras.

De toutes parts d'autres cyclopes accouraient pour secourir leur camarade, alertés par les échos de l'affrontement. Voyant leur frère blessé, ils invoquèrent le nom de leur père, le grand Poséidon, en criant vengeance. Le dieu émergea des eaux écumantes et considéra Polyphème, le pieu encore fiché au milieu du front. Le père s'adressa au fils.

- Dis-moi qui t'a fait ça.

Alors Polyphème répliqua :

- Personne. Personne qui vaille la peine d'une nouvelle guerre. Qu'il se perde sur l'océan.

Ainsi fut fait.