La 4L des gendarmes s'arrêta près de ma Dauphine et les bleus commencèrent à faire les constatations d'usage.

- Il est mort, et bien mort. Faut aller au bistrot, chez Marcel, pour téléphoner au doc. Je crois que ce pauvre type n'a plus besoin que d'un permis d'inhumer.

Marcel n'était pas le vrai prénom du patron, lequel s'appelait Boris. Mais il adorait Proust au point d'avoir appelé son bistrot " à la belle madeleine " et le surnom lui était resté. Tout le monde l'appelait Marcel. On prend toujours les péquenots pour des cons, mais les plus cons, c'est pas eux. On sait ce qu'on sait et d'abord, dans les campagnes, on sait lire.

- La gueule de Jules, chef ! il méritait pas ça, quand même. Il a fini de tricher au poker pour se payer sa dose de whisky quotidienne, déclara un gendarme.

Je n'avais effectivement pas bonne mine, la tronche écrasée sur le tableau de bord, la cravate de travers, le pli de mon pantalon haché et la chemise blanche tachée de sang. Ma petite nana allait savourer sa liberté ce soir, j'avais fini de l'envoyer arpenter le macadam pour renflouer mon larfeuille, et si elle persistait à faire le pied de grue, elle pourrait garder les biftons pour sa pomme.

Mais revenons à nos volailles. La face blême, le chef était sidéré par cette vision d'horreur : mon corps incarcéré dans la bagnole, la tronche dans le volant.

- Hé bien, mon fils, vous n'avez pas raté votre coup. Vous venez de perdre votre place au paradis.

Interloqué, je tournai la tête et découvris, assis à côté de moi et sur la même branche, un type assez grand, le cheveu blanc, barbu, une couronne en joncaille sur le caillou, en chemise comme un bourgeois à Calais.

Je le dévisageai, atterré.

- Ne me dites pas que vous étiez dans la voiture avec moi. Je vous ai tué dans l'accident ?

- N'ayez crainte mon fils, vous n'avez pas commis ce péché-là.

- Mais qu'est-ce que vous fichez assis sur ma branche alors ? Vous êtes mort aussi ?

- On pourrait le dire ainsi. On pourrait aussi considérer que j'ai simplement changé de dimension.

L'idée d'avoir tué quelqu'un en faisant la course avec la 4L de Michel et Louis me plongeait dans le plus total affolement. J'en bégayais.

- Ch changé dde ddimension ? Vvvous es-es-sayez de m'épargner ? Ddites-mmoi la vvérité, vvous étiez au bbbord ddde llla rroute et je vvvous ai éc éc écrasé ?

- Rassurez-vous, chère âme, rien de tel. Vous n'êtes en aucune façon responsable de ma mort.

Pensif, je passai la main sur mes joues imberbes.

- Mais alors ?

- Alors, vous avez péché, mon fils.

- OK. Nous nous sommes gobergés au bar ce matin, nous avons abusé des croissants et des madeleines avec le café. C'est un fait. Est-ce si grave ?

Le type était mal à l'aise, le teint plus citron que celui d'un Nippon.

- La gourmandise est un péché mortel, mon ami, et vous ne vous en êtes pas confessé, j'en ai peur. Vous êtes mort trop vite. Je ne peux pas vous ouvrir les portes du paradis.

J'eus le sentiment que c'était moi qui allais être obligé de le consoler.

- Ben quoi, mon gars, ça fait un fameux bail que je vais plus à confesse, c'est pas ta faute. Mais t'es qui, toi, d'abord, pour me refuser l'entrée au paradis ?

- Je pensais que vous m'aviez reconnu. Qui d'autre que Saint Pierre peut faire ça ?

Saint Pierre. Du temps de mon vivant, je l'aurais jugé bon pour la camisole, mais au point où j'en étais. Saint Pierre, évidemment. J'avais pas repéré le trousseau de clés mais maintenant qu'il le disait…

- Bon. Je ne vais donc pas entrer au paradis. Je vais aller en enfer ?

- Oui

- Il y a des cartes en enfer ?

- J'imagine.

- Il y a des filles et du whisky ?

- Je suppose que oui.

- Alors mon pote, faut pas t'en faire. Moi tu sais, du moment que je peux jouer au poker en me rinçant la dalle et en bonne compagnie, je veux bien y attendre mes frangins toute l'éternité. Tu viens boire un coup avec moi chez Lucifer ?