PROSPER (le poète, à voix basse) un – deux – trois – quatre – cinq – six – sept – huit – neuf – dix – onze

(se retourne et lève les bras dans la lumière tandis qu'on entend les douze et treizième coups rapides suivis des trois coups plus espacés. Il salue et déclame)

La complainte du chasseur
Quand les vols d'étourneaux s'abattent sur les campagnes
Le vieux chasseur prépare son fusil et ses plombs
Et s'en va arpenter les flancs de la montagne
Pour y intercepter, en son gîte, le mouflon.

MAURICE (Machiniste, entre en scène, le pas aussi traînant que la voix) T'as encore oublié douze et treize, le metteur en scène est furax.

PROSPER Quoi ? Il faut compter les étourneaux, maintenant ? Il ne croit pas que j'ai mieux à faire, le Marcel, entre nous ?

MAURICE Les étourneaux chais pas, il a pas parlé de ça. Il a juste dit que t'as oublié douze et treize.

PROSPER Compter les étourneaux. (soupire) Et quoi encore, mon brave ?
(déclame)

Quand j'entre sur la scène mon public je salue
Et me ressouvenant les champs de betteraves
Je dis avec ardeur mes sensations émues.
(s'adressant au public)
Veuillez l'excuser je vous prie
Il a vidé trop de demis

(Au machiniste)

Je ne compte pas les étourneaux, moi monsieur. Je déclame.

MAURICE (tournant le dos au public en s'adressant au poète)  Faut recommencer mon vieux. T'en as encore oublié deux.

PROSPER Vous m'ennuyez monsieur. Je suis venu ici déclamer et ne puis accéder à ce que vous réclamez. Je suis venu ici déclamer, je continue.

Le rideau tombe, les projecteurs s’éteignent, le poète proteste énergiquement, grommelle et puis se tait. On entend en coulisse une voix étrangère brailler : " On la refait ! "

Noir. Le rideau lentement se lève. Au centre de la scène se découpe la silhouette sombre du poète que le projecteur éclaire, faiblement d'abord, puis en s'intensifiant. Dans la pénombre on l'entend compter à voix basse.

PROSPER un – deux – trois – quatre – cinq – six – sept – huit – neuf – dix – onze

Le poète se retourne et salue. On entend résonner le douze, le treize et les trois coups espacés.

Quand treize vols d'étourneaux s'abattent sur la campagne
Le vieux chasseur prépare son fusil et ses plombs
Et s'en va arpenter les flancs de la montagne
Pour y persécuter en son gîte le mouflon.

MAURICE Non.

PROSPER Comment non ?

MAURICE Tu as encore oublié les derniers.

PROSPER Les derniers seront les premiers, Maurice. J'ai bien compté, cette fois. Les étourneaux, je les ai comptés, même que c'était pas facile. Treize vols j'ai compté. Treize.

MAURICE Mettons pour le treize. Mais le douze, tu l'as dit le douze?

PROSPER Ah ! Parce qu'il ne suffit pas de compter, il faut dire ? Il me semble pourtant que l'allusion suffisait.

MAURICE L'allusion, quoi encore ?

PROSPER Monsieur, en poésie, il faut créer l’élusion. L'allusion, à mon sens, suffit à l'illusion.

MAURICE Tu dis bien ce que tu veux, Maurice, mais faut recommencer, c'est Marcel qui l'a dit.

PROSPER  Je vais l'empailler, ce metteur en scène. Sur scène, c'est moi qui décide. Marcel, il comprend rien à la poésie.

La sanction tombe. Rideau. Noir. En coulisse, une voix : " On la refait " Le rideau se lève, le poète brosse sa redingote, ajuste son haut de forme et reprend la pose. Projecteur.

PROSPER  (chuchotant)  un – deux – trois – quatre – cinq – six – sept – huit – neuf – dix – onze
Il se retourne et salue. Résonnent encore douze, treize. Un ! Deux ! Trois !

Quand douze vols d'étourneaux s'abattent sur la campagne
Le vieux chasseur prépare son fusil et treize plombs
Et s'en va arpenter les flancs de la montagne
Pour y persécuter en son nid le mouflon.

Maurice apparaît sur la scène.

PROSPER Tu pousses le bouchon un peu loin, Maurice. J'ai tout compté, j'ai tout dit. Douze, et treize. (s'agaçant) Je peux continuer, maintenant ?

Maurice, effarouché, tente de s'esquiver, mais Prosper le rattrape au col.

PROSPER  Hop, hop hop. Pas si vite mon ami. Tu y es, tu y restes. Je te cède la place.

Prosper s'assoit, par terre et dans l'ombre, laissant Maurice planté seul et raide comme un piquet dans le cercle de lumière. Lequel ôte son béret et le fait tourner entre ses doigts en se tortillant sur un pied. Il se lance.

MAURICE Oh, rage, oh désespoir, oh Prosper ennemi !

PROSPER Prospère, prospère, c'est vite dit. Si tu commences déjà à piller les autres, bonjour les royalties. Tu sais qu'il va falloir payer rubis sur l'ongle.

MAURICE (effrayé) J'ai pas de rubis, Prosper, tu sais bien que toutes nos pierres sont fausses.

PROSPER Toutes, sauf une.

MAURICE Non, tu ne veux pas que je paie avec son œil de verre ?

PROSPER Tu n'as pas le choix, Maurice.

MAURICE Quand même, énucléer Marcel, ça me fait quelque chose.

PROSPER On s'en fout, Maurice. Tu lui piques son œil, on va le refiler à ma tante et on va boire un coup tous les trois. Quand il sera saoul, il n'y verra plus que du feu.

Noir. Rideau. Hors scène on entend un hurlement.