Je me revois toute petite, jouant dans une cour du palais. J’écoutais chanter les fontaines et j’essayais de les imiter. Souvent, par les plus chauds après-midis d’été, j’allais chercher la fraîcheur à leur pied. Je ramassais au sol de petits cailloux, blancs, plats et translucides, et patiemment les empilais, aussi haut que je pouvais, sur la mosaïque colorée qui agrémentait le sol.

En tombant sur le carreau, les petits cailloux chantaient à leur tour, accompagnant le chant de l’eau. Je n’aidais jamais à la chute, au contraire je m’appliquais à élever mes tours de pierre claire aussi haut que je pouvais. Et la pierre en tombant mélodieuse se mettait à chanter. Et je chantais la chanson de la pierre.

Un jour, claire et pure, une voix s’éleva, se joignit à la mienne, comme en écho à mon écho, et c’est ainsi que j’appris, à mon grand étonnement, que chaque jour Néferta, dissimulée derrière la fontaine, m’observait et m’écoutait. Ce fut ce jour-là le plus beau des concerts, symphonie sans auditeurs, une mélodie à quatre voix offerte aux quatre vents.

La voix de Néferta était si légère, si subtile, qu’on aurait dit la voix de l’air. Le chant de l’eau filait, fluide et frais, dans l’atmosphère brûlante de l’été. La voix des pierres s’égrenait en rebondissant claire et nette sur la faïence. Tant de beauté m’enflamma, je repris la mélodie un ton plus bas. Ma voix s’assourdissait, se faisait plus sourde, plus suave.

Je grandissais.

Je me souviens de ce moment exactement, j’avais peut-être quatre ou cinq ans, quand je pris conscience de la beauté d’un monde que j’avais jusque là côtoyée sans y penser et sans la voir.

Longtemps notre chant dura. Néferta accroupie en face de moi élevait à son tour des tours fragiles, immaculées, les yeux agrandis et le sourire pensif, le regard éperdu, vivant la même révélation que moi. Sans qu’un mot fût prononcé, notre alliance était scellée. Nous ne devions plus nous quitter.

Après quel trésor courions-nous le jour où nous sommes tombées ? Quel murmure suivions-nous, quel froissement, quelle soie nouvelle était-elle venue effleurer nos tympans ? Qu’avions-nous entendu de l’autre côté de l’abîme ? Comment avons-nous pu penser que les fils de l’araignée seraient assez résistants pour nous porter ? Quand le sol s’est effacé sous nos pas, nous n’avons éprouvé nulle frayeur. Nous nous sommes donné la main, simplement, et c’est ainsi, ensemble, que nous sommes entrées dans notre vie suivante, le premier cri de l’une répondant au premier cri de l’autre dans une étrange maternité.

Chaque jour est un autre jour, chaque vie est une autre vie. Je dirai la suite une autre fois. Ou pas.