Il a raté le rebord et il s’est explosé les dents sur le macadam. Regardez, là, mais regardez, vous la voyez la marque des dents ? En plein dans le bitume. Faut-il avoir les dents longues pour rayer le bitume comme ça !

Sur le moment je me suis pas rendu compte. J’ai vu ce petit vieux, tout mal fagoté, le pauvre, ses hardes toutes déchirées, mal rapiécées, sa gueule cassée dans le caniveau et qui  geignait, tout assommé, tout sanguinolent. Il grelottait. C’est qu’il fait froid, ces temps, il est gelé, le caniveau, en plus d’être puant.

Alors j’en suis sûr, vous auriez fait comme moi. J’ai couru après son chapeau. Il avait un drôle de chapeau, sans forme et sans couleurs, tout cabossé, et que le vent emportait, le vent froid, le vent mauvais, la bise. Je ne pouvais pas le laisser comme ça, le chapeau. J’ai couru après. Pour le recoller au vieux, sur son crâne chauve et que le froid bleuissait.

Je l’ai planté là où il s’était planté lui-même, et j’ai couru, couru, et plus je courais, plus le vent soufflait, plus le chapeau s’éloignait. Il m’en a fait voir, je ne vous dis que ça. Ça tournait, ça virait, il m’a fait traverser toute la ville, m’a rendu plein centre sur le parvis pavé de la cour des miracles, on a fait vite fait un sourire à l’ange, on a salué l’épée, et demi-tour dare-dare, retour sur nos pas, et que je te longe le canal, et que je repasse sous le pont, tout essoufflé.

Sous le pont le vent est tombé, j’en ai profité. J’ai plaqué le chapeau au sol, je l’ai récupéré, déplié, défroissé, dépoussiéré. Je l’ai bien regardé. Un pauvre vieux chapeau tout moche, ma foi, cabossé, certes, mais sans un trou. Pas un souffle n’aurait pu y entrer, pas de fuite possible dans les idées, tout doit rester, là-dedans. Un vrai coffre-fort à idée en l’air ce truc-là. Les mémoires d’un homme.

Un homme. Je me suis rappelé mon pauvre vieux étalé misérable dans le caniveau et qui devait m’attendre, pauvre pépé sans son chapeau. Je suis remonté sur le pont, j’ai marché un peu, je l’ai cherché des yeux.

Il était là, assis sur le trottoir, il s’était ramassé faut croire. On aurait dit qu’il recomptait ses abattis. Il se brossait, se frottait, le derrière dans la poussière et me tournant le dos. Il se penchait, se redressait, soupirait et recommençait. Il semblait chercher quelque chose qu’il ne trouvait pas, étudiant la rigole et même un peu la chaussée, attentivement, consciencieusement, sérieusement. Sans rigoler, si on peut dire.

Il s’est redressé, le buste bien droit sur son séant noir, et a commencé de fouiller méticuleusement ses poches. Nouvelle quête. De la poche droite de sa redingote déguenillée, il a sorti une montre, un canif, une petite cuillère, les y rangés. A changé de poche. Vous parlez d’un fatras, où est-ce donc qu’il fourrait tout ça ?

De la gauche il a tiré un ouvre-boîte, une lime, une boîte de craies. Qu’est-ce qu’il pouvait faire de tout ça ? Une boussole, il sortait, un paquet de biscuits. Une bouteille d’eau. Il n’avait pas l’air de trouver ce qu’il cherchait. Un clodo, un chapeau, une bouteille d’eau, ça faisait une drôle d’histoire, cette affaire. Vous auriez fait quoi ?

Il se releva péniblement pour explorer les poches de son pantalon retenu par de très jolies bretelles à boutons. De droite et de gauche, il les a retournées. Les poches, pas les bretelles. Je me tenais là derrière, le chapeau à la main, et lui qui se fouillait méthodiquement et qui rangeait tout bien, une boîte de sardines, un réveille-matin, un compas, une équerre. Une équerre pour quoi faire, pour se tenir à carreau ?

Quels carreaux ?
Il s’est levé.
Il s’est retourné.
Nos regards se sont croisés.
Il a juste dit : « Mon chapeau ! »

Je lui ai tendu son chapeau. Il avait un peu la mâchoire de travers à cause de sa chute sur le pavé. Il a farfouillé dans le chapeau. Il a juste dit : « Mes carreaux ! » Il en a sorti une paire de lunettes. Il a juste dit : « Mon lapin vient de m’en poser un » La chute, peut-être.

Il a chaussé ses lunettes, il a remis le chapeau sur sa tête, il s’est agenouillé, le derrière en l’air, le nez dans la poussière. Je me suis penché, j’ai regardé avec lui. Il m’a souri de toutes ses gencives, la chute, vous savez.

J’ai regardé. Dans le flot du caniveau j’ai vu scintiller une rivière de diamants. Ça changeait des ordures, pas vrai vieux rat ? Diamants éblouissants qu’il ramassait un à un, posément, et replantait soigneusement, un après l’autre, dans sa mâchoire éclatée.

Il m’en a offert un. Il a juste dit : « Merci pour le chapeau » J’ai tendu la main, hébété, je l’ai bien regardé. Le diamant. Le vieux loqueteux. Encore le diamant.

Il m’a juste dit : « Vous ne vous êtes pas trompé, je suis le prince des clodos. »
Il est reparti à cloche-pied, sur la bordure du trottoir. Il lui manquait une dent de devant.

J’ai cherché, tourné, j’ai trouvé : une toute petite échoppe grise tout au fond d’une toute petite rue sombre. Quelques pierres miroitaient en devanture et suffisaient à l’éclairer. Je suis entré chez le bijoutier. Vous savez quoi ? Le diamant, c’est un vrai.