Elle a poussé la porte d'un grimoire, elle est entrée par ici, elle ne repassera pas par là. Tu ne me crois pas, toi. Pourtant j'ai tout vu, je l'ai vue, bien vue, la couverture lisse et glacée, elle n'a pas voulu y toucher, le froid ça brûle tu comprends, ça brûle trop fort et le cœur, on n'est jamais sûr qu'il pourra repartir. Les cœurs quoi qu'on en dise ne sont pas des horloges, ils ont beau breloquer, et tique et taquer, ils ont beau ressembler, un cœur c'est pas automatique.

Alors elle a poussé la porte d'un grimoire. De l'intérieur, ça sentait un peu le renfermé, ça sentait le vieux grenier, tu vois, le vieux bois à l'eau de rose, la poussière. La poussière dansait dans un rayon de lumière. La lumière filtrait dans une toile d'araignée et les souvenirs faisaient de la balançoire sur les fils de soie. Parce que la soie, tu comprends, la soie c'est le soi sans suie, le fil nu et pur des histoires à tricoter, à nouer, à tisser, les légendes au coin du feu.

Elle a poussé la porte du grimoire et elle a entendu une voix, une vieille voix un peu cassée, un peu grinçante, avec un reste de douceur dedans, parce que les vieilles dames ont presque toutes été des jeunes filles. Presque toutes. Presque toutes et celle-la pas. C'était une vieille femme sans âge, et elle venait de si loin, avec son étrange voix un peu chantante, un peu grinçante.

C'était qui ? C'était où ? Raccommoder les fils de soi d'accord, mais refaire le tissage dans le bon sens, ça fait une autre histoire. Une autre histoire dont on a perdu le fil, un autre labyrinthe à flécher, un autre bon sens. À l'extérieur de soi, le monde et ses nuisances, à l'intérieur les nôtres et qui ne nous font plus rire. Qu'est-ce qu'on change ? Le dedans ? Le dehors ? Qu'est-ce qu'on fait ? On creuse ? On sort ? Le bout du tunnel, on le cherche en profondeur ou en surface ? Le monde, c'est central ou expansif ?

N'importe. N'importe quoi. L'outil c'est toi sinon pas de pas, tout s'arrête, comprends bien ça, quand tu t'arrêtes, le monde s'arrête. Le tien. Et sans espace on s'en va où, hein, où tu vas ? Tourner en rond sur soi comme une planète et contempler l'univers ? Après tout pourquoi pas si ton œil est clair. Marcher tout droit, au hasard, pour voir ? Après tout pourquoi pas si ton pas prend son temps, tu verras et plus loin. L'outil c'est toi qui te portes et la porte, c'est toi, encore, quand tu embrasses du regard ton univers.

Univers automate qui gire et tourne autour de toi sans te toucher, te bousculer, te déranger, sans te changer. Sans te blesser. Un rêve. Quitter ce monde d'hystérie, arrêter les mouvements incontrôlés et imprévisibles autour, se laisser bercer. Se laisser aller à la quiétude, cache-toi, cache-toi bien, la quiétude ils l'ont mise en pièce et au rebut, elle est quelque part, un ailleurs, un Graal, hors d'atteinte. Hors d'attente.

Il faudra donc marcher.

Trébucher toujours les mêmes premiers pas.

Balbutier, toujours, les mêmes premiers mots. Et que la boucle se noue, et que l'histoire finisse enfin par commencer. Parce que chaque fin est un début, parce que chaque début veut sa fin, parce que nous avons les moyens. Nous avons les moyens de nous faire marcher.

Mais il y a un mais, et de taille. La lumière ne prend pas les virages, c'est pour ça qu'il nous faut des miroirs. Pour dévier, échapper, initier, d'autres chemins, des traverses, des échappatoires. Des échappatoires à l'enfer souriant qui s'installe. Pour changer la direction du temps, le ralentir, freiner, freiner des quatre fers et regarder autour. Chercher la faille qui nous donnera la liberté d'explorer, trouver la lumière pour l'habiter. La lumière décomposée, celle qui va dans tout les sens, pas le pinceau étriqué qui assombrit nos jours et les réduit au rebord étroit d'un trottoir sans avenir.

Des miroirs non pour s'y mirer mais pour réfracter la lumière, voir plus loin, plus profond, voir surtout toutes les directions que l'on nous confisque. Ne pas suivre le rebord étroit du trottoir obligé qu'on nous indique. Sauter dans le caniveau et regagner le monde s'il le faut en passant par les égouts. Des nausées et dégoûts ne pas s'abstenir mais s'y plonger et vomir. Pour rejoindre enfin la lumière, sans lanternes ni vessies, simple et nue. La vie.