La rive du fleuve s’avance sur la surface liquide. Un banc sur ce promontoire, juste dans l’ouverture de deux rochers, domine les courants montant ou descendant des marées : un poste d’observation presque confortable pour le promeneur fatigué. Le vieux bois en est tout meurtri, la peinture s’écaille, deux assises dos à dos, séparées par un dossier vermoulu et un peu raide, offrent au regard, comme un vêtement réversible, les deux côtés du paysage. Le sentier ombré ou la clarté fraîche des eaux miroirs, mille mouvances et mille reflets.

La marée monte, un vieux bateau amarré de l’autre côté tire sur son ancre, comme à rebours, à rebrousse courant. Deux arbres couchés au sol, les racines hors au bord de l’eau, ont pourtant poussé à leurs branches le vert tendre des premiers rameaux, quand les autres à la verticale tirent au ciel clair des obliques encore sombres. Ça et là éclatent or les genêts en fleurs, le vert sombre des pins absorbe la lumière. La rive s’élève raide puis s’arrondit colline où l’herbe étale son vert vif.

Sur son flanc quelques murs de pierre, à peine un hameau, méli-mélo de maisons accolées, ou granges, ou véranda, allez y voir, des toits d’ardoise. La plus massive tout en haut ne présente qu’un pignon aveugle, blanc, le toit coiffé d’une cheminée à chaque extrémité. Un bosquet d’arbres aux branches encore nues les sépare d’une propriété cossue qui se voudrait château, et dont les nouveaux seigneurs ont partagé les charges en appartements prétentieux.

Le fleuve courbe là un généreux méandre. Le flot vague à l’envers, la marée monte encore. Les couleurs se fondent de gris et bruns mêlés, écorces, algues, roches et bois mouillés. Le ciel par-dessus tout éclaire la vague, ici brune, bleue là-bas et blanche entre les deux. Le vent s’élève par à coups et fouette, et on respire, un peu frigorifié, puis retombe, et retombe avec lui la chaleur des premiers soleils.

Au pied du vieux banc un rocher gris blanc taché de lichens, de mousse, entouré d’herbe. Ça et là parsemés, le jaune triomphant de sa majesté dandelion ou la légèreté grise de ses bulles qui s’éparpillent dans les airs au moindre souffle.

La mer monte, le courant toujours inverse, l’eau clapote en heurtant la pierre. Les oiseaux gazouillent dans le chuchotement de l’air. Parfois un bruit de moteur, une auto passant sur la route en surplomb, vient gâcher le paysage sonore.

Si j’efface le monde autour, tout est bien, amarré, juste en place à chaque battement d’aile, à chaque coup de vent. Et le temps passe, immobile, accompagnant le courant.