Ni ici ni d’ailleurs et nulle part où être. Nul pas. Planté immobile comme un arbre sans racines. Tronc qui roule n’amasse pas pousse. Un impossible et présent, et confondant, l’inexistence tangible. Occulter la lumière sans jamais être vu. Une absence, un puits sans fond, le triangle des Bermudes, le tonneau des Danaïdes, mais à rebours. Là où l’un tout absorbe, être l’absent présent, le front circonflexe et perplexe du jamais vu.

Invisible. Anathème par défaut, malédiction intangible, le bout de soi au bout du pied, de la pointe de la chaussure gratter perplexe le sol où l’on se tient, l’interroger, creuser, n’y rien trouver, et le vent dans les cheveux souffle de loin que tu n’es pas d’ici où tu naquis. Par erreur. Un malentendu. Un contretemps burlesque et ton rire effaré, égaré, délirant. Perdu comme ton pas sur le sol, natal et étranger, qui t’ignore.

Dériver comme tu délires, au hasard. Le vent ou le courant, qui sait, l’air de ton temps. Ton temps tire vers ton sol et tu t’en vas, et tu arrives avant que de savoir que tu étais parti. Voyageur ignorant. Ce qui t’a poussé là ? Qu’est-ce ? Qu’est-ce ? Comment est-ce arrivé, ce pas du bon côté, juste là où une conscience t’attendait ?

Souviens-toi. L’horizon d’un coup est sorti d’on ne sait où. La baie, huile et bleue, paisible, la mer tirée lisse comme du plat d’une main, la paume bien à plat. Un soupir a dégonflé ta poitrine oppressée, un calme immense, la profondeur de l’océan, la chaleur de l’été. Tu as fermé les yeux. Le sol t’a reconnu le premier, et l’air autour de toi, la lumière t’a baigné. C’est bon d’arriver.

Souviens-toi.

Tu as marché. Les yeux sur les bleus, les gris et les verts, et l’âme au frais. Le sentier côtier, les bruns, les jaunes, les mauves, et souverain,  le turquoise. Le sable et les rochers, fracassés, le pied mal assuré entre deux murs de fougères, au loin les arbres penchés. Qui rêvaient ? Qui rêvait ? Pas toi. Tu t’es contenté de reconnaître le pays qui te reconnaissait.

Tu as marché dans la lumière. Midi et soir, petit matin, les goémons entre deux fièvres, les cormorans au ras de l’eau filaient, et se plantaient sur les rochers, ailes écartées, silhouettes noires en sentinelle  à l’estuaire.

L’herbe rase et sèche, les murets de pierre, des chardons, des lauriers. Le bourdonnement des butineuses. Des papillons pastels postés, aux aguets. Qui allait là dans la lumière, sable aux pieds ? Ton ombre devant toi, souviens-toi, tu existais. Parti en campagne, happé par ce pays, impératif, qui t’aspirait. Les champs, si petits, les fermes, les tracteurs, la vie d’avant, on aurait dit la vie d’avant au vif du présent, dense et intense.

Tu as gardé le port pour la fin. La lumière. Le bleu vert, le bleu estuaire, le bleu frais, précisément, le bleu vie, les arbres et le ciel, le scintillement bougeant à la surface des eaux.

Tu t’es dit que tu reviendrais.

Tu t’es dit que tu resterais.

Tu te souviens .

Ici et maintenant, loin des ailes des goélands, tu te souviens du battement de ton cœur, exactement mouvant, dans le paysage bougeant. Tu écris de travers, maladroit, comme ton pas hésite. Il n’y a rien de plus à dire, rien de plus à faire. S’asseoir dans la fougère et rêver au bord du couchant les marées à venir.