Le petit s’introduisit dans le château de cartes et attendit la suite.

« Atout ! cria le roi ; et la tour sans garde s’abattit sur lui.

- Vous perdez la main, maître, esquiva le fou qui passait par là. J’étais le dernier après celui que vous avez jeté aux oubliettes.

En équilibre sur le plus haut créneau, il entamait sans frémir l’ascension de ladite tour.

« Qui va là ? s’exclama-t-il sans rien voir, mot de passe !

- Passe, passe, passera, répondit pour son plaisir une petite souris grise qui passait par là.

- Faites excuse, Éminence, je ne vous avais point vue, fit doucement le fou oscillant sur la pente du toit de la tour à terre. (c’était un atout sûr, un échec au mât, il savait mesurer ses risques et la mort n’était pas encore abattue)

- N’y a pas de mal, fit la Grise, qu’ainsi nous appellerons pour plus de simplicité. Grimpons jusqu’au paratonnerre. La Reine ne saurait tarder à se lever.

Le Fou se pencha, son chapeau tomba.

« C’est malin, fit-il, me voilà réduit à la folie ordinaire.

- Ne te plains, fit la Grise. Tu vas aller de découverte en découverte. Car dans la multitude et grise et bigarrée (blanchie parfois, à cause des valets épiques de la Pique) se cache le plus inattendu de tout. Descends de ce toit et tu verras.

- Attends un peu, la lune se lève et ronde et boit. Dans ce biberon mille fois repeint ou mille et une ce qui change tout, nul ne sait s’il y a eau ou vin ni si le rêve tanguera.

- Le rêve de qui dessine-t-elle donc à cette heure noire du jour ? demanda la Grise

- Si le savions, fit Le Fou, saurions aussi la teneur du biberon et le dessein des étoiles en essaim. Et la lune tangua et dansa avec la belle ténèbre noire et piquée dans ses toiles, qui défiait le temps de se remettre à l’heure et en lueur.

« Fais toi matin, Pendule, c’est l’heure du réveil et la Pique va hurler de colère encore une fois !

- Tu sais bien, Lune, et l’Autre aussi caché en ta face sombre, vous savez bien que c’est ainsi que jour ou nuit La Pique réveille son service. Les laquais perchés dans le pommier, elle les a pris aveugles. Ce sont les seuls qu’elle ne trompe pas sur le contenu des biberons et des carafes. L’argent n’a pas d’odeur, mais le pain et le vin, le pin et levain ne confondent pas. Le lait, c’est une autre affaire. Les bébés royaux ont une nourrice de couleur, son lait ne tourne jamais. Elle est sourde. Ainsi supporte-t-elle sans douleur leurs hurlements de fauves affamés.