Été

De tout, beaucoup, vite, fort, comme un enfant. Un enfant cruel et qui mord et mâche, à pleines dents, de tout son sourire blanc. Les masques des blancs cachent souvent des tristes, je le savais, le sais encore, qu'au bout du compte, au bout du compte, un enfant ça croit savoir et ça ne sait pas, et c'est autant pour moi que je dis ça. Les masques tombent souvent sur les photos, alors elles sont belles. C'est beau un homme qui doute.

Je ne sais pas ce que tu crois. Je sais un peu des jeux de fou que tu lances trop fort pour te saouler encore plus, comme une toupie toujours plus vite, toujours plus vite dans le décor, tourner, tourner, tourner, ivre, tourner. Tomber. La morgue et la faiblesse de ceux qui ne se donnent pas le droit d'être blessés. Une toupie ivre, qui percute à fracas la réalité sans nuage pour tout embrouiller, se jette dans le vide. Pour oublier ? Pour effacer ? Pour conjurer quoi ? Qu'est-ce qu'il y a dans le silence et l'immobilité, qu'est-ce qu'il y a dans la pause que tu ne veux pas voir, pas savoir ? L'alcool t'oblige à t'arrêter, je t'entends là-haut, qui dors, mais tant t'aveugle avant que de, que la paix où tu t'enfonces est inutile, inféconde, vide.

Quoi ?

Qu'est-ce qui te pousse dans la spirale trop rapide et brûlante du vite et sans savoir, sans voir, plus loin, n'importe pourvu que ça tangue et que ça brouille la raison mère ? Tu dis que tu n'aimes pas, pourtant qu'est-ce qui te mange quand la folie t'emporte si ce n'est l'émotion qui dépasse et domine l'homme qui refuse de la prendre en compte ? Qui peut décompter l'émotion de sa facture, cette facture en forme de fracture dont tu as si bien parlé ? Personne ne peut faire ça, on ne choisit pas d'être qui on est, on se porte, on se subit, comme on porte le monde autour de soi, petits Hercules de foire, dos voûtés sous nos insuffisances. On n'a rien choisi, rien décidé, et quand on a compris ça, comment sortir de l'à quoi bon et à quoi bon en sortir ?

La fatigue en eau douce dans les yeux, et l'arrêt, la pause. La tristesse en eau claire, sans sel pour une fois, rester au courant, continue, continuer, rester en suspens, corps absent, rester en évent.

La pluie et les gris, délayés doux et froids, aquarelle humide, dix doigts de fée,

dix doigts de fer,

à dix doigts du faire.

Entre les bras des mers incertaines, dans les vapeurs de tes alcools, masqué, prisonnier des idoles et des faces grimées. Tes spectres te rongent vif et je te vois t'effacer. Goutte à goutte tu disparais, grince comme lame sur cristal ta voix dénaturée, dans quels mondes ? Où es-tu qui t'enfermes, verre à verre, vers à vers et par devers toi, seul, obstinément ?

Des mondes sans issues ni entrées, des mondes fermés de l'intérieur, comme cabinets de mauvaises lectures, la perspective étouffée et toi avec. Quels monstres ? Quels espoirs tant t'effraient qui te mettent à mal et minable ? Que te chauffe enfer au-dedans que tu veux noyer ? Quoi ? Quoi ?

Méprises et mécomptes. Le monde autour de toi, le monde, assis sur ta tête et qui d'en haut te regarde t'enfoncer, sans savoir que faire. Tu me vois comme tu es, intransigeante, fermée, tu me vois comme tu te hais. Ce n'est pas moi, dans ton miroir brisé aux éclats acérés. Ce n'est pas moi qui pointe du doigt tes carences.

C'est toi dans mes yeux, encore, toi qui me juges pour n'y plus voir, toi qui blesses pour éloigner. C'est toi qui me désistes, ivre à mort, altéré, jamais apaisé. C'est impudeur soudée caustique à tes plaies qui me jauge et me veut noyer. On ne noie pas les sirènes, j'appelle. J'appelle à la muette ce qui reste en toi vivant, enfermé, lacéré. Qui t'a vu ainsi défait ? Qui sait ? Qui ?

De l'autre côté des ivresses, je sais aussi la fatigue et la nausée, je ne suis pas, monsieur, celle que vous croyez. C'est le début de mes silences et de mon dégoût de moi. C'est le début du naufrage et la lente moisissure dans des eaux même pas froides, le début de l'immobilité. C'est le début désamour, le début des amours désincarnées. C'est le début des amitiés sacrées, jurées et injuriées.

Me reste à te regarder sombrer, béance fière et pourrissante, à te regarder décomposer ton désespoir en haine et cruautés persillées. Tu méprises mon mutisme au spectacle de déchéance que tu m'imposes en artiste déçu, la messe est dite au vin des maudits. La seule chose que je puisse faire, te regarder t'avilir et rester, jusqu'à ce que. Quoi ?

Chef, nom de Dieu, tu es grand comme les montagnes et ton front tutoie la lune, pleine ou croissant. Lève-toi et pose alentour un regard sans filtre, regarde. Regarde-toi, rien n'a changé, le fou renversera le roi quand il aura dessaoulé. Lequel, au fait, oh défaite, lequel des deux est ivre quand l'autre s'en désole ? Le fou, ou le roi ?

Hiver

Sans le saoul, rien n'a changé.

Le temps passe et tu t'éloignes, silhouette aux contours accusés qui finiront par s'estomper. Je ne veux plus être vivante, c'est inutile. Garçon, servez-moi un coucher de soleil bien mièvre. J'ai toute une non-vie à expulser. C'est le temps des grandes marées, la mer à boire où se diluer.