Un fil tendu, lève la jambe, lève-la. Tu vas casser le fil de l'araignée, le labyrinthe va te manger et il nous restera moins que des yeux pour pleurer. Dans le bouillon les yeux se noient, les larmes ça ne pardonne pas. Il y a si longtemps qu'elle n'avait vu de loup. Il était hier, il était là, les yeux gris perclus sur les mouvances même ton de l'horizon. La mer roulait hardie ses écumes et grondait sourde, pas vraiment forte, juste assez pour être belle.

La mer crachait devant ses embruns, et les yeux plissés, le vieux marin a essuyé l'air de rien une larme, comme on passe une lame, bien en face, sans rien dire et sans se cacher. Il parlait des poissons qui frayaient, des filets fous tirés à kilomètres, des écailles prises dans la lumière et des profondeurs qui se vidaient. Il parlait de la vie d'avant, il parlait de respect. Souffle le vent ce matin, la pluie lave et s'en va et la lumière revient. Que reste-t-il dans les yeux marins des vieux loups amers ?

Un fil tendu, juste un, et qui n'exige en rien la pêche miraculeuse. Un fil qui crierait au miracle, le pain, la cruche en vain changée, quand même brisée, et qui ne cherche plus, ni personne, ni rien. Une vieille folle en cheveux, le vent dans les yeux emmêlant son crin. Une ancienne sirène, pour sûr, tue à jamais, la langue coupée pour des yeux qui ne valaient rien. Au fil de l'eau, les bras tendus aux horizons vagues, la folie trahie, meurtrie. Qui a dit qu'on ne meurt qu'une fois ? Ce qu'elle tient la mort ne le lâche plus, chaque jour elle effiloche un peu plus les chers entre ses crocs. Viandes déchirées que chaque fois le vent défait ou rassemble, que chaque fois les courants ramassent et dispersent.

Le verbe tue, semblant de rien. Le vieux au visage buriné la regarde regarder, au loin, ses horizons noyés, son regard suivant le sien. Il y voit finalement la même chose qu'elle. Sa vie d'avant. La surface de l'océan, le reflet de tous nos ciels, le miroir de toutes nos vies. Les désespoirs engloutis. Le sel brûle les yeux, le vent mate et durci les dermes. Dessous ou dedans, rouges tus, les cœurs battent pareil qu'avant. Montent et descendent les marées, bruissent les écumes sur les rochers. Elle ne pleure pas. C'est le vent.

Elle sourit, les yeux vides, aux étoiles, comme on plonge aux cieux, et les eaux amères la recrachent entière. Elle avance en silence, toujours sur la même plage, la même musique la tient, l'attache, la lie, la dérive en boucle, elle avale, elle avale tout. La mer à boire ? Gorgée de sels et d'eaux, et les vagues, la longue rumeur de ses faux-pas effacés à peine posés dans les sables, elle avance en fadaise, ivre en haut des roches surplombant les écumes insaisissables. Il faut le savoir, il n'y a qu'à voir, rien à tenir que ce fil cassé qui la démène et la défait. Son fil embrouillé jamais ne donne le là ni l'ici. Au diapason de ses angoisses sourdes grince le silence obtus des mots sans écho.

Le vieux est parti, elle est restée, les pensers noyés dans le flou. Perdus, leurs pas sur l'eau. La paix, dessous.