Tip, tip, tip, tip, tip, tip, tip, tip. Lancinant le bruit de l'eau. Tip, tip, tip, tip. La goutte dans le vase, et qui déborde, paisiblement, et s'étale flaque le temps qui dépasse, le temps en trop. Tip, tip, tip. L'ennui des jours. Les mots sans réponse. Un poussin cuit dans un œuf dur, en conscience, chauve et qui attend une fin déjà venue il y a longtemps. Dans la bassine un œuf qui n'attend rien. Le temps découle et trempe, et détrempe, les couvertures ramollies, le carton se fait pâte, vase insidieuse et malodorante, et s'y enfonce sans comprendre l'inopportune.

L'inopportune. Cric, crac, cric, crac. Entre les bras d'un rocking chair, ça balance pas mal, et ça grince. Ça balance sans savoir, et d'avant en arrière, et d'arrière en avant, la lente hésitation entre temps et étang. Une petite fille sans regard, une petite fille interdite, une petite fille oubliée là. Cric, crac, une petite fille se balance qui grandit, grandit, grandit, en silence, la bouche cousue au fil blanc de l'indifférence. La lumière entre les persiennes, un rayon qui dit le monde. Rien plus. Un rayon dans la pénombre. Une petite fille trop grande pour son âme. Au placard insidieux de l'inexistence, une petite fille qui dérange. Le monde imaginé, au loin, le monde fantasmé de l'autre côté de murs invisibles.

Tous les prisonniers qui s'évadent, tous les prisonniers creusent, à la pelle, des sols durs, et s'enfoncent, loin, en eux. Faire le mort pour sortir, aussi, un peu. Et du monde les bruits, les sons, les froissements, les mots. Dans la lumière insuffisante, dans la lumière avare, dans la lumière confisquée, sous les paupières closes pour conjurer l'obscurité, le monde oui, un univers réinventé. Un univers à mesure, où rien n'existe tout à fait, des ombres colorées, des brumes irisées. Irisées. C'est un mot qu'elle aime bien, la petite fille qui hésite dans son œuf à vieillir.

Vieillir, qu'est-ce que c'est ? Cesser de crisper les paupières pour n'y plus voir, cesser de chercher la sortie imaginaire, rejoindre la réalité. Retrouver assez de souffle pour exhaler un dernier soupir. Détendre le sourire, accueillir les derniers rêves, ne plus faire semblant de croire, ne plus faire semblant de croître. Revenir à ses justes dimensions d'insignifiance et de légèreté. Sortir de l'hébétude, devenir ce grain de lumière, éclairer, un peu, réchauffer. Vieillir ce serait tout le contraire de se raidir, mais les carapaces se durcissent, tortues sur le dos, et balancent, cric, crac, sur le plancher qui gémit. L'enfermement sans clé aucune.

Un œuf dur se balance dans une tortue retournée, sur le dos, il y a bien longtemps, si longtemps qu'elle a oublié ses quatre lentes pattes qui battaient le lièvre à la course. Un œuf dur, un poussin oublié, et qui n'y voit mais, au travers de sa coquille, que silhouettes sibyllines, la lumière impénétrable. L'attention au mot près, et qui écoute et entend, étouffés, le murmure lointain des vies qui coulent à flot, les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. La lente danse des algues mouvantes et qui effleurent sa coquille lisse. L'étrange pouls ralenti de l'œuf cuit dur et qui témoin, ne sait pas dire.

Un drôle d'oiseau. Un drôle d'oiseau, une espèce de rapace, un ptérodactyle, peut-être, sans plumes à lisser et qui vient de loin. Un drôle d'oiseau et son bec recourbé, ses ailes d'acier dans les persiennes et qui entre à force, comme un moineau se jette aux vitres, sans les voir, un rapace en chute libre et volent en éclat les lames de bois fragile. Un rapace au bec dur perché sur l'appui d'une fenêtre brisée. Regard qui cherche et croit distinguer un nid. Ce n'est pas un berceau, c'est une tortue sur le dos, mais il se pose. Cet œuf n'est pas un œuf, c'est un boulet de temps charbon, durci, sale, un morceau d'oubli.

Ça fait comme un conte à rebours, dévient à lents vers les temps impartis, les temps dépassés. Les temps noyés.