L'autre c'est pas toi, c'est hôte. Les yeux dans les yeux du voisin et le sourire un peu vide, l'absence en négatif, le semblant, le joué, à quoi bon. Ensemble et accepter, et dire où on s'arrête, et je m'arrête aux cris, aux chocs, aux bruits, aux éclats. Pourtant. Le mur, parfois, et tombent bribes éparses, se défont brume. C'est la vie qui passe. C'est la vie qui traverse nos épidermes étanches, et les débris coulent aux eaux noires, les corps étrangers qui nous alourdissaient.

Une épure, un peu moins lourde, un peu moins sombre peut-être. L'accalmie dans le silence après, les sidérés sont en paix. L'effroi de se sentir nu, et puits, le détachement, la distance qui rapproche sitôt qu'elle n'inquiète plus. Ce qui éloigne, c'est l'indifférence. Pas la curiosité des corps étrangers. Je dis corps pour ne pas dire âme, parce qu'âme n'est pas le mot juste.

L'être ? Aux abois, en toute inquiétude, savoir ce qu'on va garder ; ce qu'on va oublier, sans intention aucune, ce qui cesse juste d'être là, on ne sait jamais, on ne sait pas. Rien n'y fait, ni mots ni images, ni son ni sens, parce qu'on n'est jamais qu'au présent, et le présent oublie ce qui nous a fait. Le présent se digère lui-même, et se représente au passé décomposé. L'analyse nous égare. L'impulsion. L'instinct. L'intuition. Au giratoire des non-sens de la vie, emprunter la sixième sortie.

Ne pas la rendre. Rejoindre à l'ouest et chez soi les fous nos frères. La lumière dans les mains, le vague au bout des doigts, le temps désensablé, liquide et qui fouette au visage. Retrouver les quais, la tempête, et l'écume en travers de la lumière des phares. Retrouver le souffle qui manque ici, retrouver assez d'espace pour ouvrir les bras. Assez de vie pour tirer la queue des comètes, étirer lent la vie élastique, habiter la guimauve rose ainsi obtenue. La pierre sous la façade mièvre. Le temps sous les ardoises grises, charpenté en époques assemblées.

Jouer à cour et aux dés pour une marelle à portée. Trois notes pour exercer là, désarmé, ses talents, les yeux levés pour regarder passer les vents. Tenter. Écarter les bras, fermer les yeux et l'air giflant la figure de proue, planer. Laisser pleuvoir comme on laisse courir, se détourner, se poser, se laisser rattraper. Laisser sécher large ses ailes, posté sur un rocher, rêver qu'on vole, bon sang, regarder d'en haut monter les marées. Regarder d'en haut le reflet des lunes et des étoiles à la surface agitée des flots salés. Se piquer à la pelote arrondie d'un espace enfermé.

Laisser le néant, faire place nette au vide, échanger mot pour mot les opposés, laisser la boussole absurde indiquer le nord. La perdre à l'indicatif, l'ignorer. À l'ouest, tout est nouveau, les diligences ne passent pas. Les avants se diluent, le futur se dilate. Le rire éclate. Les voix perdues en mer montent et jetées aux falaises, se font écho les unes les autres. Le vent les mêle et les tait, sans langage, tout s'accélère, tout s'apaise.

Au bout du monde, rejouer.