Notes
Par Ginette Fanfiole le dimanche 4 décembre 2011, 09:51 - Boîte à pastels - Lien permanent

N'exhiber rien de ce qu'on est et dire, quand même. N'accepter aucun joug, aucune contrainte. Ne se rien laisser imposer, jamais. Sous la bourrasque qui le tord, sous la pluie qui le gifle, dans le froid qui s'installe, l'arbre se fait bois et gémit et attend, immobile, sans céder de terrain. Novembre passe et les saisons, hiver s'en va, la sève revient.
Il n'y a rien d'autre à faire que regarder passer le temps, rien mieux, chacun ses lunettes, ses loupes ou ses jumelles, chacun son poste d'observation préféré. Du voyageur immobile dans le train-train imbécile et qui s'emballe, toujours plus vite, et du bovin remâchant au pré les sucs de ses fleurs favorites en le regardant, le plus sot n'est pas forcément le moins bête. L'animal en nous est ce qui nous garde vivants, ne pas oublier.
Le pur esprit. Je serais curieuse de le rencontrer celui-là, l'esprit libéré de la bête, un souvenir peut-être ? Un courant d'air à peine tiède ? De ceux qui voudraient qu'on ne remarque que la subtilité de leur esprit si fin, je ne vois que le corps, gauche, et qui dénonce l'incomplétude, et qui trahit la débilité de l'être. La souffrance cachée. L'enfant moqué. Le cœur éraillé. La colère me soufre mais inutile, qui ne ferait qu'attiser.
Voler la revanche des médiocres ? Se placer au-dessus ? S'avouer qu'on voit plus large, et pourtant qu'on va perdre au jeu social, au jeu humain, qu'on a déjà perdu, et l'accepter. Rire en secret des jalousies vertes de rage, quand on se sait déjà tombé, déjà brisé, quand on se sait étranger. Amertume. Se résigner à n'être rien parce qu'on ne sait pas l'ignorer. Laisser dire. Orgueil sans préjugés. Oublier.
Regarder ailleurs, question de survie, c'est ça ou se jeter. Oublier ce qui fait mal. Ceux qui font mal. Ce qu'on aime s'éloigne ou disparaît et on en veut au monde entier d'encore tourner. Effacer ce monde qui efface ce qu'on aime. Broyer écume ce qui nous broie. D'un regard balayer à sa porte, le souffle rance de l'ignorance sur la brûlure cuisante du mépris qui récompense, les bons points des sans cervelle.
Des images comme des traces de passage, au sol boueux de nos doutes fertiles. Oui, je me moque un peu. D'émoi. J'aime bien les images et distribuer, comme des reconnaissances, des clins d'œil, des connivences. Des images comme la preuve dérisoire de ce qui est. Qui a été. Des images comme les cailloux du petit poucet, pour ne pas trop se perdre dans la forêt des souvenirs délavés.
Des livres d'images et des pages à tourner. Des adieux en exercices imposés, on rêve de la mort et ça frappe à côté. Les bêtes. Les gens. Les vivants. C'est ainsi que l'inquiétude lève son pain au diable. L'inquiétude, c'est les autres. Halluciner, ardent, vivant, s'effarer de l'insensibilité sidérale des inertes, donneurs de leçons dressés sur leurs ergots. Mauvais esprits. Ignorer.
Persister. S'entêter à n'être que ce qu'on est, s'enraciner dans la tempête. S'abriter. Faire et refaire son monde, à petits pas, à petits points, pour rien. Broder le temps à l'aiguille, pour la beauté du geste, soigneusement. Piquer dans les épidermes, réparer les tissus, lisser, la paume bien à plat, le temps qu'on ne compte plus. Se taire comme on préfère la nuit à la lumière, comme on préfère l'éclat différé des soleils aveuglants sur les petites planètes entrevues.
Adoucir la brûlure du tout de suite et maintenant, ouvrir, ouvrir largement aux battements lents du vague, ouvrir à tout hasard, à tout prendre, réduire à toute allure. Dépassionner. Déporter. Détourner. Distendre. Différer. Distancer. Les pareils, parallèles, ne se rencontrent pas. Obliquer. Biaiser. Tempérer. Respirer. Libérer.
Apaiser.
Laisser venir comme on laisse aller.