Atterrant, tout est faux, tout est joué ou déjoué, mises en joues, des lames et des larmes, chaudes, rouges et salées, esseulées. Se refermer comme on ferme les yeux, dormir pour oublier, oublier ce qu'on a à oublier. Se retirer loin comme la mer aux basses, en silences et duretés. Tout est coupant, main ensanglantée, plus rien pour compter ce qu'on doit, dédits, improfits et pertes. Se laisser couler, toucher doux le fond sablonneux, se recroqueviller.

S'évanouir comme on se dilue dans des courants obscurs et rassurants. Après tout je n'étais rien, ce n'était rien. Sûr ? De rien et sans merci, grâce occultée, fleur fanée, pétales tombés. Le souvenir comme un parfum qui flotterait encore un peu, un peu plus tard, un peu plus loin. S'effacer comme une ombre se dissipe. S'effarer, tout de même, que l'inexistence se révèle si douloureuse. Se tordre, un peu, comme un papier qu'on brûle, se raidir, craquer, se disperser poussière et croire que c'est fini.

Le souffle arrêté, perdu, sans suffoquer, la paix du froid absolu, l'immobilité. La mise en glace qui fêle et console, l'accalmie. L'apnée consentie. La suspension en contrepoint. L'absence. L'absence à soi qui fait supporter l'avie. Aspirer le vide, redécouvrir l'infini. À perte de vue, à perte de sens, à perte. Faire un trou dans la glace du miroir et plonger, perdre conscience, perdre l'esprit.

Il était une fois, des lunes, des loups, des chats. Le petit chat est mort et la lune a tiré sa paupière sur son œil borgne, les loups aveugles ne hurlent plus, le garou enterré dans l'obscurité. L'homme dessous, ses dents pointues dans son sourire aiguisé. Il a décroissé la lune, mais c'est plus compliqué que ça. C'est plus compliqué.

Les étoiles piquées rient et pleurent au hasard, entrechoc des sacs d'egos à la noix. Les princes, les murs, les déserts, les serpents, tout ça, traverser, hameçonner les auras, désarçonner l'arc-en-ciel. Estomper les brumes déchirées des marées, épaules basses, les mots en retenue, le silence. Le souffle des vagues en bruissant métronome.

Respirer. Au rythme des flux et reflux. La mémoire délavée dans les embruns crachés, les histoires percluses. Incliner la tête pour mieux écouter, tendre l'oreille aux hiers, ne rien retrouver. Les passés effacés, rêver qu'on se souvient, et s'éveiller perdu dans un monde étranger. Serrer fort dans son poing l'eau désuète du souvenir, la laisser s'échapper en buée. Au miroir voir sa propre image s'effacer, peut-être s'enfoncer.

Être et n'être pas, aspirer au fond de soi le vide. Voir au loin le monde s'éloigner, soi dedans qu'on ne sait plus atteindre, soi déchiré qu'on ne sait rassembler. Le cordon cisaillé de ce qui nous rattache, ce qui nous retient, le cordon arraché de ce qui nous relie. L'effraction. La disparition. L'existence confisquée et qu'il faut pourtant dérouler.

Les sirènes hurlent dans la nuit, les sirènes qu'on noie pour étouffer leur cri. Le désespoir en art, porté haut en bulle d'harmonie, pour faire joli, le chant. Pas bouger. S'immerger. S'oublier, c'est le plus court chemin, pour ne pas déranger. La lune pleure le chat noir, une larme versée, une seule, qui la voit ? Pierrot s'y est noyé, une perle dans l'huître refermée, le monde entier déchiqueté.

Restent l'eau et la pierre, le vent et les marées. Ne reste qu'à se taire.

C'est ce que je fais.