En ce temps-là, j'avais un pseudo, on m'appelait Mathu. Mathuzalette des Bruyères.

dimanche 11 septembre 2005 à 16:46

Sur la porte grillagée était écrit "sonner avant d'entrer". De sonnette point, nous avons donc fait glisser le verrou et sommes entrées sans façon dans une cour fort modeste où des félins de toutes sortes vivaient leur vie de rebuts. Des vieux mâles des rues, incapables de se socialiser, des chats adultes dont nul ne voulait, allez donc éduquer un chat qui a eu l'habitude de la liberté. Nous sommes entrées dans une baraque de bric et de broc, où une femme obèse et avenante, en robe ample et sabots de caoutchouc, attendait la bonne âme qui adopterait une de ses âmes en peine. Pas de ces exclus à qui nul ne saurait plus faire accepter les contraintes de la domesticité, non, les tout jeunes, les chatons encore capables de s'adapter à la vie de famille.

Rosalie voulait un petit pour son fils. Elle a donné des nouvelles de la petite chatte que sa fille avait prise quelques temps plus tôt, réglé un problème de paperasse, oui madame, le chat est à vous, et demandé à voir les petits orphelins en mal de maître. En entrant dans la première baraque, je l'ai vu le premier, on aurait eu du mal à ne pas le remarquer. Mëme un aveugle aurait entendu le bruit qu'il faisait en se démenant dans une cage où on l'avait enfermé tout seul. Il était noir et blanc, plus noir que blanc, tout petit, et il sautait, il sautait comme un jouet mécanique, rebondissant inlassablement sur place comme s'il avait eu un ressort sous chaque coussinet. Le pauvret, on aurait voulu pouvoir lui enlever les piles pour qu'il puisse se reposer un peu. Il me rappelait un autre animal, je ne pouvais pas me rappeler lequel. Jamais au grand jamais je n'avais vu un chat sauter ainsi sur place. Et puis ça m'est revenu. Le chat de Gaston Lagaffe, le même.

Les visiteurs lui jetaient un regard en passant, il faisait sourire même, avec sa petite gueule sympathique et on riait de sa turbulence. Mais personne ne songeait sérieusement à emmener dans son salon un animal aussi vif. Saurait-il se tenir tranquille ? N'allait-il pas tout détruire à la maison, le papier peint tout neuf, le courrier en attente, les chaussures dans l'entrée ? N'allait-il pas briser les précieux bibelots de madame ? Griffer les enfants ? Chanter la sérénade à la saison des amours ? Réveiller tout le quartier ? Non, non, un énergumène pareil, on lui sourit en passant, mais on le laisse sur place. Je me suis approchée de la cage et j'ai glissé un doigt entre les barreaux. J'ai remué un peu pour qu'il voie, et ça n'a pas loupé, il a pris son élan, s'est jeté dessus et m'a mordue un bon coup.

D'aucuns me diraient que c'était bien fait pour moi et que je l'avais bien cherché. D'autres me rappelleraient qu'il est dangereux de s'approcher de la cage aux fauves. Un fauve d'à peine vingt centimètres de long, c'est vrai que c'est impressionnant, surtout quand ça ne tient pas en place. ça vous paraît tout de suite cent fois plus gros. C'est tout ce que je trouve comme explication à des comportements aussi curieux. Nous sommes passées à d'autres cages, d'autres greffiers réfugiés là, à l'abri provisoirement des dangers de la rue. De sages greffiers en cage, jouant posément, certains même dormant, et par leur inertie attirant l'attention de ceux qui voient dans leur animal un bibelot de salon de plus, une peluche qui ronronne sur vos genoux pendant que vous regardez la Star Ac. Pour ceux-là on trouve toujours un bout de canapé, une corbeille douillette, un coin de cheminée où se prélasser bourgeoisement. Pour ceux-là les gamelles en grès, les arbres à chat pour que soit épargné le cuir du canapé, les sacs de luxe pour accompagner la famille en week-end.

Mon petit sauvageon, on le regardait, on passait à un autre. Il y en avait de toutes sortes, plus ou moins jeunes, de toutes couleurs, tigrés, rouquins, noirauds, des chats de gouttière déguisés en chartreux aux yeux d'or, parfois une porte s'ouvrait, on en examinait un de plus près, on le cajolait deux minutes, et il retrouvait sa prison. Nous sommes ressorties dans la cour plus que modeste, pour voir des jeunes de quatre à cinq mois faire avec talent leur numéro de séduction. Pour être sauvé, il fallait plaire aux messieurs dames penchés sur les fourrures douces, mordiller un doigt avec mesure, donner un coup de patte avec précaution, être vivant mais pas trop.

Je suis retournée près du turbulent pour lui apprendre à se tenir. A nouveau il m'a mordue, j'ai crié. Un "aïe" tonitruant. Il a eu peur, et a cessé. Fermement j'ai dit non en agitant l'index. Elle a reculé, effrayée, cette toute petite boule de poils d'à peine deux mois. Alors je l'ai rappelée en murmurant, "Viens là mon Pépère". Je chuchotais "Doucement", il est revenu un peu moins vite me mordiller gentiment l'index. Il s'apaisait, pour un peu il allait devenir envisageable de l'emmener. D'autres personnes s'approchaient, on allait me le prendre. Je me suis éloignée et il a repris sa sarabande.

Nous avons continué la visite aux petits, et puis nous sommes entrés dans la baraque de l'accueil. La copine prenait des renseignements supplémentaires, demandait le montant des frais à régler, et est arrivé le moment de partir. Je n'ai pas pu laisser là cette bestiole à ressorts, j'étais sûre que dans mon salon à moi, elle serait à son aise. J'ai dit non, je ne pars pas, je veux le minou fou. J'ai rempli les papiers, réglé les frais de vétérinaire, appris à soigner ses oreilles et à lui faire prendre ses comprimés. Et en voiture Simone, enfin en route Toto, je suis partie avec mon bébé bien soigneusement enfermé dans une boîte de transport. La copine m'a prêté pour lui une litière et donné quelques croquettes pour son premier repas. Et j'ai emmené bébé chat chez moi.

Sur son carnet de santé ils se trompés. Comme nom il y avait écrit Alaska. J'ai barré et j'ai remplacé par celui qu'il m'avait soufflé à l'oreille.

Zigoto.