Mensonge en songe
Par Ginette Fanfiole le mercredi 21 septembre 2011, 19:10 - Instants en instance - Lien permanent

Elle pourrait redevenir celle-là, celle qui s'oublie tout le temps, celle qui cherche et jamais pour elle. Ce serait tellement facile, se laisser absorber par ces petits machins pleins de vie, tellement facile de ne plus voir qu'eux, de ne s'intéresser qu'à ça. Puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Elle voudrait redevenir celle-là.
Bien sûr, elle fatigue, vieille bête, bien sûr elle se lasse. Bien sûr elle cherchait un espace où fuir, tu vas rire, elle croyait même l'avoir trouvé. La lumière en vague, là-bas, les flots, la brume douce où se cacher. La paix. Ça s'est plié brutalement, une brèche dans la réalité et le rêve s'échappe avec un petit sifflement d'air narquois. L'angoisse regagne le terrain gratté, les ongles en sang pour rien. Rattrapée par la réalité. Le monde fait obstacle, toujours, le monde empêche, le monde l'a retrouvée quand elle allait réussir à se faire oublier.
Elle voudrait redevenir celle-là, la vieille bête qui pense à rien, anesthésier les vieilles douleurs et repartir dans l'absurde sans réfléchir, sans regarder. Elle voit des galériens béats ramer comme des fous en se faisant croire qu'ils vont découvrir une autre Amérique. Pour ce qu'ils en ont fait de l'Amérique, elle se dit qu'il n'y a pas de quoi s'énerver. Elle regarde des forçats drogués courir après leurs échalotes et sans pleurer. C'est pourtant facile de ne pas pleurer. Il suffit de ne rien éplucher. Il suffit de se contenter de la surface des choses, d'avaler tout rond et sans respirer.
Elle ne peut pas. Une petite fille au-dedans pleure comme les enfants n'ont pas le droit de pleurer. Une vieille petite fille et ses joues pâles à force de vouloir disparaître, une très vieille petite fille qui repousse les années, les rides et la graisse, assise dans la poussière, et qui réclame des comptes dans la marge de ses cahiers trop bien notés d'écolière sage. L'autrefois, l'encre violette et la craie, le silence dans sa tête, déjà, au milieu des rondes les plus gaies. La voix haut portée qui pourtant se tait. Les paroles toutes faites jetées hors, et celles qu'on ne doit pas prononcer, mille et cent fois dans la bouche, tournées et ravalées.
Mots interdits, bouche cousue. Emballé, c'est pesé, trop lourd, trop tard. Il est trop tard pour grandir, trop tard pour vivre, c'est raidi, les articulations craquent d'avoir jamais servi et les pierres du chemin font mal au pied. Le pied d'un mur sourd et muet, la tête dedans, et se le faire, c'est marcher en haut sur des tessons pointus. S'y appuyer du front et pleurer, s'asseoir contre, les bras entourant les genoux. Refuser d'aller plus loin, c'est tout ce qui reste. Refuser.
Dans les histoires le mur se ferait pousser des bras et la petite s'endormirait. Dans les histoires le mur la porterait au faîte et lui montrerait les orties et les ronces, les mûres noires qui attirent les renards. Dans les histoires elle sauterait légère dans les fourrés, elle apprivoiserait un loup gris et ils iraient se perdre en paix. Elle se dit que ça ferait un joli conte et qu'elle pourrait l'écrire pour les petits. Puis elle se dit que ce serait mentir.
Elle est fatiguée. Elle se demande, la vieille petite fille, elle se demande si rêver, c'est toujours mentir.
Commentaires
Quel joli texte !
Quel joli texte !
Merci.
Rêver parfois ça suffit, c'est comme une vie parallèle que l'on porte en soi, sans peau, sans chagrin, sans peau de chagrin.
Je suis déjà venue chez vous sous un autre nom peut-être. Combien avez-nous de nous qui nous habite? inta