Le noir du trottoir absorbe grain à grain le temps sable. S'y jeter, tout moulu, et les engrenages tournant absurdes, et nos cris rouges sur les trop tard. Perdus. Comment se retourner, retrouver ce qu'on a égaré, quand le désert s'enroule spiral sur lui-même sans avant ni après, sans devant ni derrière. Ni envers ni endroit, ne plus trouver l'endroit, le point de non-départ pour le retour.

Ils ont mis les pas en sale pour s'y retrouver, dans les transports des communs. Ça pue l'étable, le pékin parqué qui regarde passer les trains sans jamais rêver y monter. Même pas ça lève la tête pour regarder les oiseaux passer. Nous sommes bétail derrière les barbelés. Nous sommes bêtes, sommées, abattues et équarries. Nous nous sommes tus quand il fallait marcher.

Il n'y a nulle part où aller, il suffirait d'y être. Nul pas à perdre, ni temps à gagner. Le nez en l'air regarder les oiseaux voler et apprendre à nager sur les ailes éternelles. L'émoi à la mer, une feuille tombée à la surface qui vague, automne sans avoir été. Des algues mouvantes et sous-marines, la lumière filtrée, et l'ombre du monde, parfois, ou grand soleil aux grandes marées. Nos bleus enlamés, sans travail. Va-et-vient inlassable, le mot tombe juste à force de se répéter, comme le sculpteur trouve la courbe exacte, comme le peintre délaie sa nuance. La patience.

Chacun ses armes et toujours le hasard. Le hasard en vérité comme en étendard. S'abandonner, se confier aux courants comme aux vents, sans projet, se laisser porter. Ouvrir la fenêtre. Ignorer le trottoir qui crie, mécanique et tapis roulant, trop tard. Asséner un j'y suis au reste. Ignorer Newton, cesser d'être pomme. Voler. Ouvrir l'espace. Respirer à plein poumons l'air libre. On ne sait pas ce qu'est la liberté, il suffit peut-être d'en manger.

Échappée sans suite, retrouver la fuite, la stopper. Faire face aux démons qui poursuivent nos routes, déjouer les pièges de la traversée, sortir des passage cloutés en croix désespoir. Attendre et voir. Vivre n'est pas un jeu, sortir du miroir, y rentrer, connaître les deux faces de la lune, la détourner. La retourner. Entre deux doigts la faire tourner toupie et la rendre à l'univers, pourquoi la lune ne tourne-t-elle pas, elle ? Pourquoi ? Pourquoi restons nous posés là sans bouger ?

Retrouver le jeu enfantin des questions sans réponse, sortir de la gravité, tous les mondes sont à inventer. Sortir de la réalité. Se raconter des histoires. Ne pas y croire, il n'y a rien à croire. Ne pas croire, c'est sans importance, la beauté c'est la beauté. Au jeu du vrai ou faux, on casse tous les miroirs, assez marché sur les tessons de nos rêves.

Il serait urgent de les vivre. Pour survivre.