Nous sommes des ânes, bâtés, chargés et vacillant sous les charges qu'on pèse contre nous. L'esclave moderne, le rouage, nous ne sommes même plus des ânes, laissons nos âmes au fossé, au caniveau de l'humanité. Ce qui reste des hommes est là, corps et non biens, mal aise des maltraités, des omis, des écartés. Ce qui reste des hommes assigné à l'asphalte, du pire au meilleur, nous machines au service d'on ne sait plus quoi, décervelés. On ne sait plus rien.

L'âne et l'esclave avaient une âme, nous décérébrés comme batraciens de lycée, on nous dit que c'est juste un mauvais moment à passer. On nous dit qu'on doit bien ça. A qui ? A qui doit-on la mise en batterie et le crime par la pensée ? A qui doit-on de n'être plus ni homme ni bête, un organe vivant sur des machines de fer pour servir ? Nos maîtres eux-mêmes asservis aux mécanismes, nos maîtres vautrés dans le retour à l'âge du laisser faire, laisser aller. Nos maîtres sans conscience, sans aménité. Nos maîtres fous à désallier, c'est ainsi qu'ils nous ont soumis.

Nos vies niées. Nos âmes. Le prolétaire dans la liturgie libérale, n'a toujours pas d'âme, rien qu'une variable d'ajustement, à manipuler, meuler, fraiser, une carte dans le jeu des grands ou qui s'y croient, leur jeu fou du pouvoir, un jeu de société où n'avons rien à gagner. Ce jeu de rôle grandeur nature où le gagnant est élu, sans que rien d'autre change au cours du monde en société. Nous sommes pions sur leur plateau, ils nous meuvent à coup de dés pour remporter des élections. Ils se sont autoproclamés élites, du droit du plus carnassier, du plus hermétique, ils se sont autoproclamés dirigeants, du droit du déjà installé. Ils n'ont même pas besoin d'être forts, ils héritent.

La main, ils ne la passent qu'à leurs voisins de table, la gabegie pour être pérenne doit être limitée. Trop de pauvres aux dents longues lorgnent sur leur nappe brodée, trop de pauvres qui n'ont pour seule ambition que de se faire aussi gros que ces bœufs. Nos rois fainéants nous écrasent de peur que pauvres insectes nous allions piller leurs assiettes. On nous élimine avec une élégance affectée, une fausse élégance qui ne dit pas ce qu'elle fait, une fausse élégance qui brise l'humanité au prétexte de sauver des hommes. Une fausse élégance qui broie les multitudes au pilon du service compris, y compris sévices. Le rire me monte quand je vois se rengorger tout ceux qui se croient riches et protégés. Le rire me monte, amer, quand je les vois se pavaner et étaler leurs misérables apparences, leurs prétendus raffinements, et qui ne sont qu'anesthésiques sur jambe de bois, faire ignorer aux amputés la douleur du membre absent.

Bon sang ne saurait mentir, qu'on les vide de tout ce qui fait de l'homme l'égal des soleils au firmament des vies. Tout ce qu'on aurait pu bon sang. Balayer le mal et le bien et s'en remettre à la beauté. Eclore et faire éclore, regarder naître et tournoyer comme planètes les esprits. Bon sang ce qu'on est en train de rater, le coche qu'on passe sans même regarder, parce qu'on ne sait pas faire autrement. Bon sang, n'être que mouche à merde quand on pouvait créer des univers à l'infini. Les joues rouges de larmes, les plans déjoués de la vie, les comètes aux queues arrachées comme lézards disparus. Les arts, un autre langage, nos voix tressées pour faire plus loin, plus fort, nos voix comme moyens de transports. Tous ces partages ratés, tous ces paysages saccagés.

Je vous regarde et je me tais. J'ai échoué depuis trop longtemps pour juger, ça n'empêche pas le désespoir. Je vous regarde, le même mur nous nargue et tous qui prétendons le franchir nous y jetons comme si la vie était un conte de fées, comme si on allait traverser par la seule force de la volonté. On aurait pu. Traverser par la force de la volonté. C'est la volonté qui nous manque. Pourquoi ? Pourquoi choisir l'enfer alors que la vie est là et nous permet de voler ? Pourquoi choisissons-nous toujours l'enfer ? Par inconscience ? Peut-être. Par devoir, souvent. Pourquoi toujours cette souffrance recommencée, pourquoi toujours cette leçon qu'on n'apprend jamais ? Pourquoi l'issue est-elle toujours aussi inaccessible, pourquoi nos mains fermées en poings, serrées, quand il fallait ouvrir ?

Pourquoi toujours sommes-nous asservis à cette liturgie imbécile, le bien et le mal masquant morale, le droit toujours réitéré du plus fort. Le monde confisqué, la vie dépravée, en éprouvette, la vie en épreuve et l'interdiction d'éprouver quoi que ce soit. Folie. Ils appellent ça folie et leur repères orthonormés les privent de toutes dimensions habitables. Nos planètes sont intérieures et les barreaux de nos prisons, comment faire pour s'évader de soi-même ? Les interrogations en ronde fermée, retrouver, oser l'errance, mais où aller dans leur monde plastifié, fiché, flèché, comment se perdre ?

A trop être on devient moins, vous me tuez. J'ai un truc en plus, je suis cinglée, vous me poussez à l'abîme et je ne sais pas nager dans le vide. Vous me poussez à l'obscur et tout ce qui reste humain, tout ce qui reste vous le condamnez. Les roses au gel fleurissent et meurent, leurs épines demeurent, dérisoires, en défense au zéro absolu. Les cochons pactisent et chient, et Richepin me console. Des étrons et des roses, les ânes battront des ailes.