Juste savoir quoi faire, ne pas faire, ne plus faire, et rien. Rien ne se sait. Le temps heurté haché dans les horaires mécaniques qui broieraient même les machines me met en pièces à ne plus savoir quoi. Qui. A ne plus savoir qui je suis. Il n’y a que l’urgence à savoir qui je suis, qui me pose, que l’imminence. L’irréparable me change, le temps de rien. Se rappeler le jour et l’heure, l’émotion exacte, quand se croyant anéanti on est réduit à soi, rien plus, sans ajout, les contraintes noyées dans la catastrophe.

Quand il n’y a plus de lendemain, être soi, tout à fait. Quand le temps infini touche à sa fin, la nôtre, nous définit à nos exacts contours. Quand le temps s’arrête, l’habiter enfin, et ignorer le reste, qui nous bouscule et nous pousse. A rien. Au mouvement perpétuel, absurde, aux courses aveugles, aux secousses incompréhensibles. Parfois le torrent froid s’ouvre sur un lac chaud, on s’arrête dans les derniers tourbillons. On dérive pareil mais tout est moins vite, moins douloureux, les chocs s’atténuent jusqu’à disparaître.

Le souffle perdu se pose grenouille sur feuille de nénuphar en bassin abrité. Le temps d’une pause. Le temps de rien. Savoir ce qui me pousse là, aux abris, presque au serein, de la sérénité du vide et de l’absence. Savoir d’où vient ce souffle en brise apaisante, savoir ce serait pouvoir. Ce serait vivre. Je ne sais rien du chemin qui me conduit là. Je ne sais rien des pas à faire, des marches à ne pas suivre, ou à manquer, pour arriver. Je ne sais rien du quai, du bus, du train d’enfer qui mène à la paix.

La paix comme une immobilité douillette, comme une lumière tamisée. Le même silence incompréhensible. Le même isolement obscur, le même enfermement, mais tout capitonné et tout amorti du dehors, assourdi. Je ne sais pas plus qu’hier qui vous êtes ni comment vous parler, je ne sais pas mieux dire, je ne sais pas mieux prendre corps et exister. Je ne sais rien de plus. Je vois juste et toujours impénétrables s’adoucir les contours de votre bizarre irréalité, de vos étrangetés. Ma voix se place, une autre parle à ma place, posée, vous l’entendez. Comme une brume s’effiloche et laisse passer la lumière à travers le miroir.

Et puis tout s’efface et tout reprend place, l’impénétrable se confond à la lumière, les murs se referment, invisibles et implacables, l’absurde se durcit et la fatigue de longtemps, et l’impondérable, l’épaisse fatalité de la langue gourde au fond de la bouche. La distance s’étire, élastique, du monde à moi. Le vide se dilate. Il fait froid.