J'ai marché en enfance, l'œil ouvert et concentré au jeu des sept différences. En haut de la rue elle m'a parlé, elle m'a dit que le printemps était en avance, c'était osé. Pas de coucou à balle, la primevère rare et moins sautière, du coup, je me rappelais les brassées qu'on ramenait, et comme on liait ensemble les fleurs pour se les envoyer. Le fil tendu entre deux chaises, les tiges ôtées, les cloches d'or pâle à cheval et le nœud serré fort pour qu'aucune ne s'échappe. Balle éphémère et sans rebond, juste un hommage rendu à l'abondance, le pré aussi jaune qu'avant après que nous ayons prélévé notre écot.

Le sous-bois au parc, le sous-bois nettoyé de tout ce qui lui donnait profondeur et mystère, les rives de l'étang dégagées. Plus d'embrouillamini de ronces et de fougères, plus de lierre, plus de vase ni de sangsues, plus d'eaux sombres et inquiétantes, tout limpide, tout lissé jusqu'à l'imbécillité. Les poussettes sages et les enfants accompagnés où nous étions les seuls sauvages. La source autrefois cachée, la source à découvert, un peu indécente ainsi exposée, l'eau claire, à laquelle nous buvions et trempions nos pieds, au moins l'eau coule pareille, et je suis montée.

La chapelle assise sur son gros cul, l'ossuaire derrière, en mémoire des guerres dont nous parlaient nos vieux. Le plus jamais ça qui n'a rien empêché, on y croyait alors, à la barrière symbolique des limites franchies, de l'enfer visité, de la boîte de Pandore qu'on ne rouvrira pas. On croyait à la protection des idées contre la haineuse connerie humaine. Elle est devenue si fragile aujourd'hui, la barrière du souvenir, qu'ils se sont crus obligés d'écrire, en lettres immondes sur les pentes que nos luges dévalaient en hiver, "Rempart contre l'oubli" Voilà comment on tue les enfances. En empêchant en quatre mots imbéciles les luges de glisser. Voilà comment on coupe les racines de l'humanité, en l'isolant du sang versé et de son passé.

Je ne suis pas descendue à la rencontre des marronniers, j'irai les voir en fleurs, roses et blancs, n'importe où. N'importe où un marronnier porte son poids d'enfance grave, retrouvant un an après l'autre la succession des saisons et des jours qui se ressemblent, assez pour grandir en paix, les saisons ont été mes seuls repères. Je suis allée à la vigne, de l'autre côté du mur de pierre. Au printemps c'est taille, il y faut un certificat, et penchée sur les rameaux secs encore, une femme s'activait au sécateur. Au loin un enjambeur. Au bas des routes, des tas de sarments en train de sécher, et même au milieu du chemin, les cendres grises, brûlantes encore, d'un feu à peine étouffé.

Depuis le coteau, on voit celui d'en face, ses flancs rasés et lignés, quelques arbres sauvés sur les hauteurs. Ils n'ont pas touché à mes trois, ceux que je regardais de ma chambre de petite fille, que j'avais observés longtemps avant de déménager, pour les retrouver dans le paysage, n'importe où ailleurs, quand ils ne seraient plus encadrés. Alors ne me suis demandé comment j'en étais arrivée là, et la mer m'est montée au paupières. Je l'ai retenue au bord des cils, j'ai hâté le pas vers une mémoire moins puissante, une mémoire avec des mots pour se dire, une mémoire sèche de grande personne.

J'ai compté en adulte sensée les arbres coupés, j'ai regretté les bancs retirés, j'avais formé le projet de lire un peu sous le soleil, mais on réserve maintenant les bancs à la multitude, à la foule, au monde, quel intérêt vraiment de permettre de s'asseoir à des passants solitaires là où il n'est rien à vendre, rien à acheter, juste le soleil et la douceur de l'air. J'ai tenté une souche, mais j'ai manqué de dossier, je deviens lourde. C'est à ces petits détails sordides qu'on se rend compte que décidément non, on n'est plus un enfant.

Tant pis pour le silence en chants d'eaux et d'oiseaux, tant pis pour la paix du ciel déroulé en lumières tamisées, tant pis pour le vol du bourdon et pour les premiers papillons. Tant pis pour les fleurs en boutons et pour le vert tendre, exactement. Ce vert qui dure le temps d'une petite brise d'avril les jours où on peut défaire ses fils, ce vert sur tronc, ce vert sur branches, clair et léger, ce vert naissance en feuilles nouvelles. Je suis partie, clopin-clopant, mes jambes ont refusé de rester en enfance, et je n'ai pas vu d'hirondelles. C'est trop tôt.

C'est toujours trop tôt, et tout à coup il est trop tard. Je me hâte et je rentre, je me range, je me cache. Pour le printemps j'ai passé l'âge.