LE PRINCE — Enfer, enfer, ce n'est pas si chaud tout de même. Tu es trop haut perchée, saute.

En haut du mur Alice ramène à elle ses voiles, les rassemble pour se réchauffer, un peu, aussi pour ne pas s'empêtrer. Elle se remet sur pieds d'un saut léger, et d'un coup sait qu'elle rêve, sa réalité lourde ne la laisse pas si libre en vérité. Elle en profite et s'éloigne à cloche-pied, marelle interdite sous peine de chute. Pas d'enfer cette fois-ci, c'est un fait.

Le prince au pied du mur aussi se lève pour suivre le fil de l'histoire. Le soleil s'est couché, la lune à son entier, disque d'or chaud, révèle la direction à suivre, de l'autre côté de l'amer. Le renard s'asseoit, considère un moment les blés rouges qui dansent au ciel étoilé, hésite et décide de demeurer. Il regarde s'éloigner la silhouette dansante et voit dans le cristal, dans le regard du prince, l'oubli. A ce moment précis, la magie l'a quitté.

Alice marche là-haut, le nez au vent frais de la nuit claire. La boule de cristal, qui contient tous les présents et à venir, les lendemains qui chantent ou larmoient, les routes et les chemins de traverse, la boule de verre toujours au rebord du mur va et vient. Quand elle la voit rouler au devant d'elle, Alice l'esquive d'un bond et la laisse s'éloigner dans son dos. L'idée d'avoir son avenir derrière elle la fait rire. Quand le temps la rattrape comme une boule de bowling et la jette comme une quille, habile elle roule en arrière et se relève sur un pied. Sa vie la dépasse et elle la laisse s'éloigner, à quoi bon courir après ce qui la fuit.

Elle avance comme sur un fil, en pensant à autre chose, et soudain le mur s'arrête, et elle tombe. Toujours, Alice tombe, c'est écrit, et le vertige la saoule, les étagères et les pots de confitures, l'enfance déroulée, l'histoire sans cesse réécrite, toujours recommencée. Les livres d'images, les nourritures sucrées, le silence jamais effacé. Alice tombe en somnolence, douce la mousse la reçoit, au secret, elle s'y étale de tout son corps, bras et jambes ouverts, en étoile de mer, elle se laisse flotter. Elle lutte et se relève, plombée, balaie en sémaphore les alentours, bras tendus girant sur elle-même. Rien ne s'explique et c'est bien fait, elle pivote, les yeux en faisceaux, et la lumière, c'est elle, et elle s'échappe éclair.

Le désert est derrière, le bijou d'or du serpent jaune l'abandonne. Elle est au plus profond d'une épaisse et sombre forêt. La lune loin entre les feuilles là-haut, la lune scintillante et douce. Marcher sous la lumière des secrets, chercher l'arbre, toucher l'écorce, enlacer le bois dur et y râper sa joue. Le sommeil la sombre, plus fort qu'elle, et ses rêves vous n'en saurez rien, ils lui appartiennent. Quand le jour taquin la ramène, elle sent sous sa main la chaleur d'une fourrure douce, à ouvrir l'œil elle hésite. Son premier mouvement esquive l'animal sauvage qui l'a préservée du froid de l'ennui, sa fuite un peu l'attriste, mais de son autre poing fermé la lumière sourd.

Dans sa paume la lune en bijou encore un peu la rêve.