Alice et le prince, devisant, dos à dos assis au même mur, et par conséquent ne se voyant pas. Une boule de cristal, roulant au haut du mur, et qui fait un peu miroir, leur laisse parfois entrevoir une image de l'autre qui leur semble réelle mais qui n'est qu'opportune et éventuelle. Le désir de l'autre et de soie, le sable entre leurs doigts.

ALICE — Non, non, c'est sans erreur, je t'assure, et sans faute. Cette fois c'est exprès, le sang chaud des froids, chaud d'effroi, le sang sur la langue des lèvres mordues, le sans. Le sans enfer, cette fois, sans enfer. Cette foi, je la gomme, elle enrage.

LE PRINCE —  Tu crois ?

ALICE —  Bien sûr que non je ne crois pas, qu'est-ce que tu crois ? Non mais tu l'as vue, leur croix, les larmes, le sel et les épines, et le vinaigre même pas balsamique. Et le sang, le sang versé et bu, et toute honte avec, ah non ! Je ne crois pas.

LE PRINCE — T'aurais pas dû grandir, toi, tu n'y vois plus si bien.

ALICE —  Je n'y vois plus ?

LE PRINCE —  Non, tu n'y vois pas. Bientôt tu vas me parler des anges déçus, du rouge et du noir, du terre à taire, bientôt tu ne me diras plus rien. Tu n'y vois rien.

ALICE —  Toi aussi les fausses fautes ça t'amuse, pas vrai ?

LE PRINCE — J'aime bien leurs lumières.

ALICE —  Tu vois, je ne suis pas si grande que ça, et puis j'ai mon champignon, il est plus efficace que le tien.

LE PRINCE —  Il fait trop chaud, ici, la nuit est loin ?

ALICE — Il fait trop froid. La nuit tient dans le creux de ta main, le sable et trois pas, tu t'oublies aussi ?

LE PRINCE —  C'est que je n'ai pas lu les mêmes pages que toi. On ne choisit pas sa page dans les livres d'images.

ALICE — Bien sûr que si on choisit, il suffit d'un miroir. Un miroir bulle où reflète le monde entier.

LE PRINCE — Ce ne serait pas plus simple de regarder les pages tout droit ?

ALICE —  Malheureux, les pages tout droit, tu veux te brûler les yeux ?

LE PRINCE — Le regard brûlé… Vrai qu'il fait chaud dans ta bulle, il n'y a pas que le regard qui braise.

ALICE (les yeux tristes) —  Mais je ne suis pas dans ma bulle, je suis juste de l'autre côté, et puis ça ne m'appartient pas. Ce sont les petits garçons qui font les bulles. Pour rafraîchir on ne sait quoi, la couleur de leurs idées.

LE PRINCE — Il fait si chaud.

ALICE — Ici c'est froid. Au pied du mur l'ombre est noire de la Terre. Tiens, elle vient de passer.

LE PRINCE —  Quoi donc ?

ALICE — La Terre.

LE PRINCE   La Terre est passée ?

ALICE — Oui, là juste au-dessus, la Terre vient de passer, tu ne l'as pas vue ?

LE PRINCE   La Terre passe, et les anges déçoivent.

ALICE — Arrête de plaisanter, c'est très sérieux. Elle roule juste au rebord du mur.

LE PRINCE   Tout en haut. Je la vois. Tu n'as pas vu mon serpent ?

ALICE — Ton serpent ? Voyez-vous ça, son serpent, il se l'est approprié. Je ne crois pas avoir vu ton serpent. Il n'aime pas beaucoup qu'on lui pique ses énigmes tu sais.

LE PRINCE   Qui pique ses énigmes ?

ALICE — Toi, dans le vert des tes yeux mi-clos, tu essaies. Tu veux me noyer dans le vers d'eau.

LE PRINCE   Il fait trop chaud, c'est pour ça.

ALICE — Je te dis que j'ai froid. Depuis le début, et tu ne vois pas. Prince, les murs ont deux faces, ce sont des miroirs déteints. Il faudrait traverser.

LE PRINCE   Traverse.

ALICE — Ça m'effraie un peu. J'ai peur de rester coincée. Coincée dans le mur, gelée pile, grillée face.

LE PRINCE   Mais tu as le nez dans les ombres.

ALICE — Il faut bien que me retourne pour te faire face. Mes lunettes ? Mes lunettes rouges, où sont-elles ?

LE PRINCE   Tes lunettes ?

ALICE — Tu me dis que je n'y vois plus. Si je prends le risque de traverser, au moins prendre une chance de te voir.

LE PRINCE   Mais pourquoi rouges ?

ALICE — Dans les noires je n'y vois rien. Et puis c'est la vie le rouge. Quand j'ai trop froid j'en mets partout.

LE PRINCE   Tu as froid …

ALICE — Tu as chaud.

LE PRINCE   Je me demande …

ALICE — Tes yeux, tu les as ouverts ou fermés ?

LE PRINCE   Je me demande ce que fait le renard.

ALICE (excédée, désolée) —  Et voilà. Je croyais que j'étais là. Quel con, il est là son foutu renard, il dort contre moi. Ça se voit comme un nez au milieu du miroir.

LE PRINCE   Tu parlais ?

ALICE — Non.

LE PRINCE   Si, je t'ai entendue parler.

ALICE — C'est le chat noir qui vient de passer. Il ronronnait. Lève les yeux aux ciels au lieu de regarder le soleil se coucher. C'est une légende tu sais, le soleil ne se couche jamais.

LE PRINCE   Tu as décidé de me faire mal, aujourd'hui ? Tu t'es levée du pied cassé ?

ALICE — C'est toi qui me casses les pieds. De si jolis pieds de vers, un cristal si pur qu'il en était mort. Tu as bien fait. La beauté ne s'accroche qu'aux impuretés.

LE PRINCE   Les eaux limpides sont leurres, le flou enjolive tout aux fées.

ALICE — Au fait, ce n'est jamais l'heure du thé ? Le chapelier n'est pas pressé.

LE PRINCE   Il a pris le temps, les pendules se sont arrêtées, même le loir est réveillé.

ALICE — Que font donc tous ces gens ?

(On voit au loin une caravane, qui tourne lourde et lente autour d'une oasis, sans jamais y entrer.)

LE PRINCE   Ils attendent.

ALICE — Ils attendent quoi ?

LE PRINCE   Que le temps reprenne.

ALICE — Mais que le temps reprenne quoi ?

LE PRINCE   Ils attendent que le temps reprenne son train-train habituel.

ALICE — C'est un peu triste. C'est donc pour ça que les cheminots sont si souvent en grève. Les cheminots sont des rêveurs, n'est-ce pas ? Du sable coule entre leurs doigts mis à pieds. (Alice sourit, les cheminots savent tout des chemins de traverse, c'est obligé)

LE PRINCE   Les cheminots sont des voyageurs.

ALICE — Ils vont plus loin quand les trains sont arrêtés. Ils prennent les marelles en marche à cloche-pied.

LE PRINCE (riant) — A condition de n'y jeter que des grelots.

ALICE — Tout de même. J'ai cru que vous ne ririez jamais. Pourtant l'aviateur disait …

LE PRINCE (grave) — Tu sais, mon aviateur, il est tombé à la mer.

Alice s'est levée, dos tourné à l'obscurité, ses deux mains chaudes sur le mur froid. Ses yeux s'embuent et brument, voilant l'espace au-dessus, et le voile monte en ballon rond, Alice en nacelle, qui s'asseoit en haut. Le prince toujours adossé à sa face brûlée, les yeux perdus de lumières froides, le prince ne la voit pas. Elle met ses lunettes rouges, le soleil est trop bas.

ALICE (la voix changée) — J'espère que je ne dérange pas

LE PRINCE   Déranger quoi ? Il n'y a rien ici, des grains de sable tous pareils et qui glissent hors des mains, du temps qui passe et puis voilà. Qu'est-ce que tu veux déranger ?

ALICE (la voix mouillée et le regard froid) — Vous vous moquez de moi, c'est mal.

LE PRINCE   Mais pardon, je ne me moquais pas, ce n'est pas moi tu comprends.

ALICE — Ce n'est pas toi ?

LE PRINCE   C'est le venin. Quand il a fallu rentrer, tu sais ... parfois les mères appellent, on est coincé.

ALICE — Et ?

LE PRINCE   Ma mère m'a épelé, elle ne me reconnaissait plus. Le serpent m'a mordu, il fallait. Je suis redevenu.

ALICE — Redevenu ?

LE PRINCE   Redevenu le même. Je suis toujours le même tu sais.

ALICE — Ben non, j'en sais rien moi, je viens juste d'arriver. Alors comme ça tu n'as pas changé ?

LE PRINCE   Ça se voit bien.

ALICE — Non, ça ne se voit pas figure-toi, il y a la redingote qui gêne.

LE PRINCE   Une redingote, moi ? Je n'ai jamais eu de redingote.

ALICE — Une redingote. Rouge. C'est ma couleur préférée. J'en ai un peu marre du désert. On y va ?

LE PRINCE   Où ?

ALICE — Où ? Alors ça c'est la meilleure, c'est toi qui  me fais le coup du où. Mais j'en sais rien moi, et puis je m'en fous, on y va, c'est tout.

LE PRINCE   Tu me donnes la main ?

ALICE — Faudrait voir à la prendre, je peux pas tout faire non plus. Regarde.

LE PRINCE   Quoi ?

ALICE — Mais non, pas la lune, enfin. Ma main.

LE PRINCE   Ta main ?

ALICE — Ma main, là, juste au bout de mon bras.

LE PRINCE   Je ne vois que le gant du lapin blanc.

ALICE — Le gant du … ? Mais toujours il importune, celui-là. Va t'en ! Un lapin, je vous demande un peu. Sous la lune en plein désert.

LE PRINCE   Il faudrait appeler le renard.

ALICE — Le renard, mais il est là le renard, juste de l'autre côté du mur. Il n'a pas voulu grimper.

LE PRINCE   Le renard est avec toi ?

ALICE — Il l'était.

LE PRINCE   Qu'est-ce qu'il faisait avec toi ?

ALICE — Ce qu'il faisait avec moi ?? Et c'est toi qui me demandes ça. Dis-donc, faudrait pas oublier que c'est toi qui l'as apprivoisé.

LE PRINCE   Entre nous je vois pas le rapport.

ALICE — Entre nous, il n'y est pas, puisque je te dis que je l'ai laissé de l'autre côté. Comment veux-tu ?

LE PRINCE   Ah mais je ne veux rien, moi. C'est toi qui l'as domestiqué.

ALICE — Cette pauvre bête, qui pleurait dans les blés. A même plus regarder les loirs passer.

LE PRINCE   C'est le temps qui passe, voyons, pas les loirs.

ALICE — C'est toi qui demandais le renard.

LE PRINCE   C'est à cause du lapin, il dit qu'il l'aime.

ALICE — Ça, il l'aime, pour sûr. En civet.