Chaque mot posé sur le silence noue une boucle supplémentaire, un lien serré de peurs, un treillis d'inquiétudes et de replis. La crainte tour à tour, et sans prendre garde, de blesser ou de l'être. Le mot explosif, le terrain miné qu'il faut bien nettoyer, partir seul devant, un pied devant l'autre, lentement. Poser les mots qui font mal, ne pas les contourner. Les regarder en face, les assumer sans se détourner. On peut se tromper, on peut le dire, on peut s'égarer. Jamais esquiver. Pas expliquer. Dire.

Parler seule comme Alice, soliloquer dans le vide, comme on mise au poker, pour voir. Le poing trop serré sur un coquillage aux bords vifs, la paume aux lignes rougies et le sang au poignet, anodin, juste un filet rouge d'une main trop crispée sur la nacre, le poing serré sur les mers sombres dans un geste enfantin. Comme un talisman, comme un fil tendu rouge à la fraternité. Avancer au hasard et dans l'obscurité, tourner le dos à la lumière, se cacher. Se taire.

En pas de côté décomposer la lumière. Pas à pas comprendre, sans démonter, sans disséquer. Se poser et regarder ce qu'on nous donne à voir. Comprendre comme on embrasse, des deux bras, en toute innocence, comme embrasserait un enfant. Ces gestes sans modèles que l'on doit inventer. Essuyer doucement d'un revers de main une larme. Faire naître le sourire d'un autre, là, qui dit sans un mot que tout allait bien, qu'il vous a bien eu.

Cette patience qu'il faut, pour reprendre une à une les maladresses et les remettre à leur juste dimension. Pour qu'elles ne soient pas systématiquement requalifiées en méchanceté. La méchanceté commence toujours dans le malentendu, et pas du côté que les apparences désignent. La méchanceté naît dans le cœur de celui qui se voit trahi, à nos petites échelles elle n'est qu'une illusion, une croyance qu'on construit. C'est un jeu de miroirs pervers sans identité mauvaise, sans intention réelle. Trouver le bon miroir, celui qui renvoie l'image sans la brouiller, trouver le bon miroir à traverser.

Ne pas projeter, jamais, malgré la tentation, projeter c'est encore regarder en arrière. Ne pas présumer, s'ancrer dans son ici, maintenant, dans son sillon, le creuser encore et encore, aussi longtemps qu'on croit que c'est le bon. Le regarder s'incurver, changer de direction, lentement, persévérer, la peur au ventre, et le silence. S'ancrer dans son soi comme dans son sol, dire et redire, encore et jusqu'à être compris, essayer chaque mot comme on essaie des teintes, écouter, en changer, en retirer, en reprendre, démêler et mêler. Trouver le plus court chemin, celui qui égare sans perdre, et quand on croit avoir trouvé, s'étaler en travers.

Recommencer.