Ici je ne suis rien, cendre, noire, dure, Phénix figé en cours de métamorphose, un enfer sans feu, froid et rigide. L'indifférence qui pleure après la roideur de l'ennui. La sensation que je ressens souvent d'être dans le mur. Pas explosée contre, pas détruite. Piégée. Oppressée. Etouffée. Enfermée, impuissante, être, savoir, un peu, ne pouvoir, rien.

Il n'y a ni haut ni bas, là-bas, la Terre est ronde et ça se voit. Le ciel voilé est lumineux, la mer miroite, paisible, reflète tout ensemble rêves et réalités. Les marées découvrent un goémon puant qui sèche au soleil quand soleil il y a. Les profondeurs dévoilées puent.

Là-bas.

Quand j'ouvre la fenêtre, j'entends le roulement lancinant et calme des vagues en bas, qui répètent inlassablement le même va-et-vient. La mer est paisible malgré le temps maussade, grise et d'huile, lente comme l'ennui, lisse et polit ma tristesse de granit, mais au cœur c'est dur, et ça meule, et ça broie.

Je voudrais une autre vie à vivre, la mienne cette fois. Au bout du compte je ne sais rien faire.

Je compte quatre voiles, la brise est douce, il faut que ça navigue puisque ça ne flotte plus. Le soleil tamise d'entre les nuages, je ne bougerai pas aujourd'hui. Je vais rester face à la mer, à lire ou à broder, si mes yeux veulent bien compter les points. L'envie de faire me revient et ma vie est ici, hors temps, hors monde, à laisser s'écouler les jours sans les penser.

Le ciel s'éclaircit de trouées bleues et le gris de la mer se colore en marine. Parfois elle est turquoise, on se croirait sur des plages exotiques, mais aujourd'hui c'est un camaïeu de gris-bleu. J'aime bien ce mot, camaïeu, il est bleu avant toute autre couleur.

Des voiliers commencent à sortir, et je vois tout ça de la fenêtre de la cuisine. La mer est lasse mais les ramasseurs de coquillages ne sont pas venus aujourd'hui. Ce soir j'irai marcher le long de la côte et jusqu'à la criée.

Il y a si longtemps qu'ils ont éteint mes lumières. Et j'ai beau regarder tous les soleils dans les yeux, la nuit ne s'arrête jamais.

Perdre la mémoire pour fermer la brèche et arrêter le temps, perdre la mémoire en attendant la mort. Ou pour ne plus l'attendre.

Atteindre. Je me souviens j'étais jeune et je voulais atteindre, comme on se finit, comme on se referme sur soi pour commencer à exister. Comme les fleurs se préparent à s'ouvrir. Mais la brèche est restée, ce sentiment d'incomplétude, de béance par où s'échappe on ne sait quoi d'essentiel.

Il n'y a que la mer qui soit assez grande pour noyer la mélancolie.