Vie clandestine des illicites, ceux qu'on naît avec une dette si lourde à régler que leur vie ne suffit pas à payer. Payer pour voir, d'abord, pour savoir, pour comprendre les petites ignominies qui alourdissent leurs branches. Payer pour n'y plus voir ensuite, pour ne plus le savoir. La vie comme un devoir sombre à écrire, un long pensum, la punition qu'un autre se serait infligée. Etre la punition d'un autre, être une faute assumée, être un poids. Une peine. Une obligation. Une expiation. Etre à peine. A la peine.

Jamais assez légers les enfants du devoir, jamais accompagnés. Le silence en creux dans chaque mot, chaque mouvement, chaque oubli, les enfants manqués comme gestes, les enfants subis. Jamais assez discrets. Des enfants gris qui passent leur vie à s'effacer, à se cacher, à même plus s'excuser d'être encore là, pour ne pas déranger. Les enfants souris aux yeux griffés de tristesse et qui n'auront jamais la permission d'exister. Enfants en placards impalpables enfermés, et l'appel de leurs yeux calmes jamais entendu, et le sourire de leur âme désarmée sitôt née jamais rendu.

Tout seul à parler aux murs, aux briques ou aux bateaux, à parler au vent et aux oiseaux, confiné au secret et le monde interdit. Tout seul et les pattes brisées, à regarder passer, là-haut, ceux qu'on a laissé voler. Tout seul tourner en rond sur les plages vides, creuser, ou se noyer, à vouloir prendre les airs, un peu gauche, un peu ridicule, tout de traviole et déglingué, les ailes puissantes et inutiles, rivé au sol de la risée, il faut courir avant de voler. Courses rêvées, mondes imaginés, jamais courues, jamais visités. Le fil de l'ennui aux petites heures acides, et l'envie de le couper.

La force de sourire puisée dans les larmes cachées. Le rire qui mord à l'intérieur, caustique, la lucidité implacable, constater, effaré, que le ridicule ne tue pas. Un peu plus fort encore, rire de soi.