Des bulles et dans chacune, un cri. Un grand cri morcelé, enfermé, retenu. Un enfant. Un enfant éclate les bulles, et pour chaque bulle crevée, il rit, le petit, l'arc-en-ciel éclaté, les couleurs brouillées à ses pieds en bourbier, les mondes explosés et qui crient. Les ailes des mouches collectionnées, les boîtes d'allumettes toutes pleines d'insectes estropiés. Un enfant-dieu joue avec nos mondes, les émonde, les immonde, un enfant-dieu s'amuse de nos courses folles, nos chocs pas chics, nos trajectoires aveugles d'animaux inachevés.

A l'infini les ondes, les soulèvements en séismes ouverts et fractures fermées. A l'infini les globes aveugles, les yeux dans les vagues, roulant blancs et vides, les yeux morts des mondes effondrés et l'espace aveugle autour d'eux. Le rire du dément, lâché, irrépressible, se heurtant d'un à l'autre comme maillet sur cloches, irrémédiablement rivées, et sonnant défaite aux oreilles cassées. Têtes tombées et craquées comme coques sèches sous le sabot, d'un paysan ou de son cheval, l'innocence claire crevant sans les voir les lumières embourbées au fossé gras des hallucinés.

Dans le temps le flot lent des éclopés, des infirmes. Des infimes. Les moins que rien en dérive, et qui rient le rire saccadé de ceux qui n'ont plus rien à gagner. Les moins que rien vomissent au secret le flot bileux de leurs visions défaites. La certitude ancrée d'une autre réalité, qu'ils sont seuls à regarder tourner en lumières apprivoisées. Apprivoisées. Apprivoiser. Dans le flot lent du temps, les yeux révulsés sur ailleurs, ici, maintenant. On aurait pu faire autrement. La bulle suit le vent, mauvais ou pas, la bulle, souffle et planète en même temps.

La bulle au bout d'une paille et qu'un enfant-dieu soufflerait, inconscient et gai. Une bulle par la lumière haut tirée qui flotterait, arc-en-ciel, sans rencontrer le bec du merle, juste son rire moqueur. Une bulle et sur ses parois fines, porterait le monde entier, tournerait avec la brise, et les couleurs cesseraient de se fondre en chocolats amers, les rires éclateraient vifs, bigarrés comme cerises au printemps. Cesser de se battre. Obstinément, persister, aller vers ce qu'on croit, sans chercher à comprendre. Les fleurs n'ont pas besoin de comprendre leurs soleils pour s'épanouir.

C'est le temps qu'il faudrait changer ? La couleur des brumes qui nous meuvent, l'entente cordiale en offrande au silence. Le souffle lent et qui s'ancre, aux ciels calmes ou tourmentés. Ce qu'il faudrait c'est rester, inlassablement, faire et recommencer, ne plus se laisser noyer par le rouge sang et sombre, ne plus se laisser sombrer. Se mettre en rond dans la tourmente, s'embuller et attendre que les tempêtes soient passées, les hivers dégivrés comme on se dégrise, doucement pour ne pas se déformer, pour ne pas s'affaler, pour ne pas se répandre en boues sales. Garder le fil de chaque couleur, pur et clair et sans s'emmêler, et dans les ciels trop vifs choisir pour ne pas se brouiller.

Tous ces nœuds à défaire.