Le ciel, les sels en vagues et mon souffle, là-bas, accroché à la pointe d'un rocher. Noué en écharpe à mon cou, le goémon m'étrangle et les mouettes me rient au nez. Là-bas. M'asseoir au bord de l'eau, ou au dessus, ou en marée aller et venir, m'accrocher à la lune blanche, ouvrir les yeux et rire. Les bruyères et l'oubli, loin d'ici, à défaut de mourir m'oublier, comme on tombe plomb dans le sommeil les nuits que le noir a saoulées.

Ma vie ou ma mort, c'est pareil, on s'en fout, mais là-bas. Là-bas où la beauté respire. La liberté. Le cul dans la lande et regarder les flots exploser en écume sur les écueils à fleur d'eaux. Hurler ma rage dans la tempête, me défaire du cœur qui explose et niaise pleurer l'usure et la fatigue de vivre. Pleurer le silence en hoquets, crever ma peine et giflée d'embruns émousser les traits trop heurtés, brouiller le regard larme à lame, confondre pleurs et pluie et tout sécher au vent courant.

Heurte et bise, vent et froid, la vie serrée comme vis en bois, immobile, grippée, la vie en apnée, en gelée, la vie arrêtée, les pendules sans aiguilles et le temps vexé, les heures brandies en temps perdus, les minutes et les heures, pauvres heures vendues de nos vies perdues, délavées, grises mines des empêtrés aux démarches empruntées, pas lourds et lents qui ne s'appartiennent même plus. Délit d'effrités.

Là-bas redevenir entière, perdre mes pas, regagner le temps et la vie aux abords des terres découpées sur fond de brumes et de gris, les perles nacrées en écrin de pierre, les verts vifs et les contours tranchés, les sables doux et les récifs, les esquifs à la nage et l'esquive inutile. Les bleus et les gris, déchirés, emmêlés, les reflets du ciel et des marées, dans les yeux, les regrets. Le silence intact et qui tremble si fort que je pourrais casser.

Ici la pluie tombe grise et ne lave rien, les trottoirs mouillés ne reflètent que façades fermées, hostilité de la ville, indifférence des pas pressés, vies en échos ne se rencontrant jamais. Ici la pluie ne parle pas, elle mouille, on passe, et puis voilà. Ni rire, ni pleur, une grimace agacée, la vie est une corvée ici. Le temps s'enroule autour et serre les existences de trop près. La liberté se tait, imperceptible, un chat errant qui gronde sa rage, un coup de vent sur la nasse.

Les rues vides sont prisons, et pourtant, j'y croyais, à la vie ici. Je n'y avais pas vu les façades rigides et muettes, j'avais imaginé les existences mêlées, l'humain en puissance, la foison, les projets, les rêves à habiter. J'avais imaginé les échanges, les différences partagées, des complicités, une nouvelle fécondité. Et les passants méfiants filent sur les rubans de macadam, la tête entre les épaules et les yeux rivés au goudron. Et l'indifférence passe en wagons à bestiaux ou en voitures bulles, chacun replié en gris plat sur la l'insipide insignifiance du temps qui passe.

J'avais rêvé quitter le gris mort pour les vives brumes des océans, à la griffe tendue vers le large d'une pointe au raz de mes lumières. Cours toujours, rêve et crève. Comme une porte dans la gueule, le principe de réalité m'explose au nez. Riez.