Les chats errants vont seuls, petite, et il en faut de la patience pour les laisser venir à soi. Les chats errants perchés sur les toits au clair de la lune savent des choses que tu n'imagines même pas. Ils ont rencontré les princes et les étoiles, les vagabonds et les mendiants que tu méprises tant. Qu'es-tu donc qu'une mendiante de plus qui prends comme un dû ton aumône de luxe ? Qu'apportes-tu au monde si tu n'as pas un peu de compassion pour ce qui souffre, qui a eu moins de chance que toi au lancer de dés initial ?

Il fait froid, seul sur le toit, avec le chat, mais c'est si joli, un flocon de neige, dans la lumière du réverbère. J'aime regarder passer le monde sans me faire voir, et Pierrot me prête sa plume. Elle vole blanche et légère dans le paysage enfariné, et je ne vois plus la figure claire, je ne vois plus que son sourire et je l'appelle pour rire Pierrot du Cheshire. Il éclaire tout, le sourire, comme la lumière, le beau et le laid, et ce qui fait peine, et ce qui fait plaisir.

Le chat rentre, le chat, par la lucarne il regarde danser les papillons blancs, et la neige me dit qu'on peut être à la fois doux et froid. Les étrangers familiers et les proches étranges et lointains, et sur le trottoir d'en face, sur le trottoir d'en face ceux qui fondent la neige sous leur cul et à qui on n'ose plus parler. Même avec un journal aux fesses, il fait froid sur le trottoir, va y poser le tien, petite, ton joli petit cul de juge de pet. Va toucher du doigt la misère, va la goûter et n'oublie rien, le mauvais rouge, le vomi qui tient chaud, les odeurs sur la peau et les ongles noirs qui poussent et qui cassent à force de racler l'ordure pour y trouver l'or des pauvres. Les restes.

Tes restes, petite. Tu proposes tes restes d'enfant trop nourrie, tes jouets neufs de n'avoir jamais servi. Et le silence, le silence demeure, c'est lourd à porter de n'être rien, tu sais. On pèse à soi comme on s'allège au monde, et tu tranches dans le vif, sous l'éclairage dur des quant à soi satisfaits. Ton inconscience vaut-elle mieux que toutes les bonnes et mauvaises consciences réunies ? La conscience. La conscience humble de ses propres limites et de la souffrance des autres. Toutes ces souffrances pis qu'ignorées, niées, et la tienne. Où la caches-tu la tienne pour ainsi te barricader derrière tes certitudes arrêtées et coupantes ?

Je ne sais pas. Je ne sais pas mieux que toi, je regarde tomber la neige et je pleure, un peu sur moi, un peu sur les autres, un peu sur les toits. Il faut laisser affleurer sa  douleur pour sentir à la surface liquide de ses émotions les ondulations des mondes qui pleuvent. Il faut se rendre accessible, dégeler les eaux durcies des fausses convictions, la glace craque et casse quand l'eau s'ouvre et reçoit, et parfois chaude, accueille. Je ne sais pas. J'ai renoncé, les boucliers, les défenses, les sois hérissés et en boule, et à commencer par moi, j'essaie d'oublier. Je sens de tous mes pores que ce n'est pas par là, que nous ne sommes pas, comme ça, séparés. Que nous ne sommes que somme, ensemble et trouble.

Je sais des choses que tu ne sais pas. Je sais qu'on est comme on naît, et qu'il faut dissoudre la honte d'être soi. Je sais le silence et que je me crois seule à tout savoir de la solitude. J'en sais juste une facette que tu ne connais pas, et le temps qui dure, et qui viendra. Le temps qui monte et démonte, en crête et en surface, qui plisse les époques comme tu plisses les yeux pour mieux voir. Le temps écartèle, et ta prunelle s'écarquille. J'entends bien que tu ne me comprends pas, je n'y peux rien. Ou le temps rassemble, le temps d'une pause en dehors du passage, le temps de se dire ou de se taire. Le temps du regard. Le souffle d'un silence, le frémissement d'un ange qui effleure du bout de l'aile le bout de tes doigts.

Je ne crois rien, tu vois, et je ne cherche plus, à croire ni à comprendre, à croître. Je me contente d'y être, ou j'essaie, la lumière saura bien me tirer, ou le froid m'endormira, comme ça, à regarder la neige tomber sur les toits.