Mettre le temps en pause et regarder la neige tomber. Tourner le dos à ce qui nous tourne trop vite, ce qui nous efface plutôt que nous révéler, ce qui nous épuise de notre substantifique. Se poser dans le temps sans bouger pour faire des boules ou sauter dans les flaques. S'enfermer dans la boule et tirer la langue au monde qui veut nous agiter. Qu'on nous agite, et rester immobile, ironique, qu'on secoue tant qu'on veut l'inertie qui nous amarre. Dans la boule c'est la neige qui se lève, et moi bien tranquille, enfin.

Retrouver le juste rythme de la sérénité, un peu. Freiner ses gestes pour freiner le monde et ne faire pas plus que ce qu'on peut, faire même juste un peu moins, pour laisser lever les graines, au profond et au secret. Freiner son pas pour voir un peu où on en est, et la direction qu'on suit. Lire l'horizon, tourner sur soi-même en toupie au ralenti, explorer les possibles du coin de l'œil, choisir le pas de souris ou de parapluie, et avancer à l'aveuglette, laisser venir les hasards.

Revenir en arrière ou faire un pas de côté, virer et tourner pour retrouver ses rêves d'enfant, les promesses des débuts, les rêves plantés là puis oubliés, revenir soigner ses fleurs en bouton, épanouir deux ou trois étoiles, faire scintiller quelques flocons. Changer la lumière et l'angle, l'adoucir. Tiédir la froide résignation en lente obstination. Se jurer à nouveau fidélité, à soi, pour soie. Revenir à soi pour supporter le reste, l'aimer parfois.

Faire la part de l'erreur et du mensonge, et ignorer les menteurs. Expliquer, dire, peindre, montrer, se tromper, recommencer. Tisser de patience les effrénés. Rendre le monde aux asservis. S'arrêter, regarder, réfléchir à nouveau, et comprendre, intégrer, accueillir, et rejeter ce qui nous détruit. Apprendre à rejeter ce qui nous détruit, ceux qui nous détruisent. Reconquérir. Reconquérir nos temps, nos espaces, nos intimes, imposer aux infâmes nos êtres, vivants à nouveau, et la lenteur de nos pas. Dieu a fait le monde trop vite, imparfait, douloureux, refaire Rome en harmonie, pas à pas, paisible.

Le jardin d'Eden ou l'enfer, où nous sommes on peut faire les deux. La folie de l'accélération perpétuelle, le progrès permanent en point de mire et le mouvement saccadé, les fruits qu'on mange acides et verts, la mort en grimace quand elle devrait être conclusion et paix. Les secousses nous désâment, la vitesse nous désarme, la course folle et le rire dément, grinçant, toujours plus fort, nous cinglons droit au mur, en conscience, les lames de la folie et les larmes des humanités déchiquetées. Laisser s'arrêter les machines emballées. Reprendre souffle et ses esprits, et réapprendre à regarder.

Les époques se suivent et se ressemblent, les temps s'en vont et reviennent, le balancier tourne en spirale et l'univers s'agrandit, nous aussi. Ecrire les mots du silence, écrire les mots des regards, retrouver l'attention perdue et la présence à soi, aiguë, s'isoler pour retrouver ses attaches. C'est le même monde que vous, et pourtant c'est un autre, et c'est dommage, ces distances d'entre vues. On aurait pu partager, vous savez. Pose tes armes et fais luire les larmes dans tes yeux.