Tant me durcit la colère, si froide et blanche, tant me raidit la rage que je ne peux plus bouger. Tant me tremble la fatigue des derniers jours que je ne sais plus rien faire, que me poser et pleurer. Le petit crapaud, les yeux exorbités à mes pieds, le petit crapaud qui n'en peut plus, et que je ne sais plus protéger, ma rainette aux yeux rouges, injectés de souffrance, et tremblante elle aussi de fatigue et d'impuissance.

L'ennemi intérieur qui l'assiège et la jette bras levé et toutes griffes dehors pour se défendre d'on ne sait quoi. L'ennemi intérieur l'épuise qui l'excite et la tend, comme une corde de guitare qu'on étire, jusqu'à la rupture. Je sais ses cris de rage quand elle veut mettre hors d'elle le démon qui la saigne, je sais ses cris de détresse quand à bout et pour la protéger d'elle-même on l'enferme seule avec lui. Je sais ses cris de désespoir quand elle croit que tout l'abandonne. Et elle hurle, elle tempête, elle frappe et cogne aux portes comme aux murs, et elle griffe et mord la chair tendre et faible qui passe à sa portée.

Ce n'est pas elle qui griffe, qui mord, ce n'est pas elle, qui repère les tristesses, les détresses, et passe son bras au cou des autres en dérive, d'instinct, et berce les douleurs. Elle ne supporte pas plus ce qui blesse ceux qui lui sont proches que ce qui la déchire et l'affole. Ce n'est pas elle qui agresse. C'est quelque chose en elle et qu'elle ne comprend pas, dont elle ne peut se défaire. Elle a encore plus peur qu'elle n'a mal, au plus fort de ses rages elle désespère d'être encore la méchante, la terrible. Le crapaud vénéneux, la rainette à peau de serpent, belle et bête, au pilori de son enfer intérieur.

Mon petit crapaud abandonné, et nous avec, je capitaine et les enfants perdus, sur le bateau en dérive des sinistres faiseurs de lois. Mes petits mousses compatissants, et mes bras nus, pour la protéger du monde, pour la protéger d'elle-même. Un équipage de petits marins trop tendres pour accompagner ses cauchemars. Qu'est-ce qu'elle rêve éveillée, la petite grenouille folle, qu'est-ce qu'elle regarde, qu'est-ce qu'elle croit voir quand le monde se resserre autour d'elle pour la mettre à l'abri et qu'elle s'affole d'être enfermée ? Qui voit-elle quand elle frappe et griffe, qui voit-elle quand je lui fais face et qu'elle s'agite, et que rien ne rassure plus cette terreur si forte qu'on a l'impression de la toucher ?

Le poison qui l'apaise, le philtre de paix qui lui permet de pactiser avec le diable, le sirop qui l'emmielle et la calme, on lui a retiré, comme ça, pour voir. Et toute une lune on l'a laissée sans armure, sans protection, comme nue dans un bain d'acide, dans un monde de démons et d'horreurs, et toute une lune elle a hurlé sans répit sa souffrance et sa folie, je n'oublierai jamais ses yeux, son regard, son effroi sans recours. Et puis le grand sorcier lui a rendu sa potion, comme ça, juste comme il la lui avait retirée, pour voir.

La petite grenouille m'a tendu les bras, épuisée, comme on demande grâce, comme on implore secours, et quand je l'ai prise contre moi, elle a passé ses petits bras autour de mon cou comme autour d'un arbre, elle a serré fort comme on s'amarre, et elle a pleuré. T'inquiète. Le grand sorcier, crapouille, j'aurai ses yeux et sa langue. Je les lui arracherai moi-même et je les jetterai aux chiens affamés pour qu'ils les dévorent, ton épouvante avec.