Sur la nuque le poids de la botte et la gueule dans l'ignorance. Tu ne sauras pas. Ne verras, ne liras rien, ton cerveau amolli en pâte épaisse, la fatigue pesant sur tes yeux et derrière tes orbites. Le poids de la vie perdue à la gagner. Le droit de ceux-là qui se donnent tous les droits, et celui de t'arrimer là, dans le ruisseau gris des usures nauséabondes.

Et ils se cultivent et ils rient de toi, précieux, et tu es leur fumier sans quoi ils ne fleurissent pas. N'oublie jamais ça, tu es la terre obscure où ils plantent leurs racines pour se faire grands, pour se faire beaux, ils te font ordure pour être seigneurs. De seigneur à saigneur, il y a si peu, et le pas est si vite franchi, et pied léger ils avancent, ils t'avilissent pour rester en lumière.

Tu n'essaies plus de surnager, tu suffoques jusqu'au point de rupture, la mort ou la révolte, très clairement dans tes yeux abrutis, très clairement ton esprit hébété cerne la limite de ce que tu peux supporter. Les bornes franchies et tu vis encore, tu te ménages l'espace pour respirer. Le dos arrondi, courbé pour protéger la tête baissée. Tête baissée pour respirer et la haine qui grandit, la colère.

Ils n'ont pas le droit, qui s'arrogent tous les droits, tu vas prendre le tien et défendre ta vie. Ils ne te laissent aucun choix, tu es le gladiateur dans l'arène et tu vas tuer ou te faire tuer. D'un revers de main bienveillant tu assommes tes semblables pour t'en libérer et tu prends la tribune à la gorge. Les nobles, les princes, les puissants, tous ceux qui rient à gorge déployée, tu les plantes, tu les égorges, et les traîtres avec eux, et tu bouffes du bouffon dans le sang des rois nus.

Les étendus dans l'arène se relèvent et te rejoignent, et tombent les têtes et brandies toutes sanglantes, et le peuple dans les gradins, le peuple hurle. Tous ceux que tu aimais et qui t'ont laissé seul affronter le joug de l'oppresseur, veules et avachis dans l'opulente tyrannie, tu les regardes et tu les hais, parce que la haine est plus respectueuse que le mépris. Déchaînés ils crient au saccage, et comme au spectacle attendent la suite en battant des mains. Le peuple ivre de rage et débondé se jette à la curée et tombent les mauvais et les justes, sans discernement, sans pitié.

Ils te couronneront et dans la tribune, nouveau prince choisi, nouveau berger pour foules auto asservies, ils te feront seigneur et c'est toi qui saigneras. Ils te jureront obéissance et ils te suivront, toi qui n'aimes rien tant que le paisible, la solitude et le silence. Et tu auras envie de tuer encore, et tu regarderas, désolé les masses molles. Tu poseras sur leur trône les lauriers débiles et tu t'en iras, à la grise, à la discrète, à l'anglaise, leur laissant pour te préserver leur prochain bouffon, leur prochain tyran.

Et tu pleureras, dévasté par les chants guerriers.