La vie cernée au noir et en ligne brisées, le trait accuse, levez-vous. Coupable. Sentences, condamnations, exil et ne rien voir, plus jamais ouvrir les yeux, plus jamais la lumière. Sombrer au profond, où il fait chaud et doux, la bouche pleine de sel, se pétrifier, s'immobiliser, se taire. Plus jamais chercher les pourquoi ni les comment, plus jamais sortir de la coquille de l'huître. Crisper fort l'adducteur et clore. Plus rien lâcher, jamais. Jamais. Jamais.

Muter les jamais en toujours, se serrer dans ses nacres, attendre, longtemps, attendre, jusqu'à n'attendre plus. Un mur de pierre dressé, plus ouvrir, écouter, tendre, plus rien. Le mouvement de l'eau. Enfermé dans le ressac, oublier. Oublier. Ignorer. Les larmes en coquille, le sel dedans, la pierre brûlée au sable et la vie enterrée. Question de patience. Question de temps. Ignorer le temps pour le tuer, le raccourcir, abréger. Le joli mot que voici, abréger. Le résumé trop long, le vide comme une goutte d'eau, sempiternelle, sur le front. Le séisme à chaque seconde, les cris tenus, la rage enfermée. Goutte à goutte.

Goutte à goutte sur mon front, incisif et affolant, les idées creuses, et l'âme noyée. Jour après jour, une goutte après l'autre, suffoquer. Serrer les dents sur la volonté de ne plus remonter. Ne plus remonter. Ne plus remonter. Seul dans le noir, au silence et cœur sec, exister. Exister quand même. Durer, s'étaler, s'étendre, n'en plus finir d'en finir. Ne plus remonter. Se taire tout à fait. S'enclore. Ne plus se laisser approcher, jamais. Monter haut les murs, épais pour ne plus jamais avoir à se défendre. A se méfier. Se regrouper serré sur soi-même, sans porte, sans soleil. Sans rire et sans parler.

Se laisser rattraper, les cauchemars et les rêves. Tous les rêves ne sont pas des cauchemars, et le piège se creuse, encore, le cerveau à vif sur mon front lisse, et le monde en acides, minée, la mine défaite. Il est terrible, le petit bruit du petit marteau piqué à mes tempes, pointu, un pic au bois de tête, la voix montée en aigus, le cri et le sang dans l'oreille, rouge vif, le sang goutte à goutte et en mince filet corrosif dans le cou. Le sang coule. Le mien. Un pic bois pris aux cheveux et qui tape et qui creuse, le bec dur fouaillant l'âme parce que le cœur c'est plus bas, et qu'il faut bien dire quelque chose.

Il est le long le temps du repas obscène des têtes vides aux armes blanches. Blanches armées de vers qui me rongent vive, chaque pas perdu, hagard, en rond au fond des temps, le temps. Quoi d'autre. Arrêter le temps et qu'on n'en parle plus. Tirer le signal de la dernière alarme en rideau sur mes yeux sans paupières. Mangée vive, rattrapée, au plus profond de l'ombre et du silence, rejointe par des tortionnaires incongrus et inconscients. Les murs jamais assez épais et la coquille de pierre fondue aux pluies acides.

Le ciel est clair dehors, gai, la brûlure des jours sur la fine membrane, et ce coup qui résonne, à intervalle réguliers, implacable et paisible. La toile battue et qu'on tire, tendue, tendue, les coups frappés et ce qui vibre et s'assourdit, c'est moi. Le battement du monde me rend folle, trop fort, trop fort, la fine toile comme un gong et c'est moi qui sonne et résonne, de tout le corps habité et grave. La toile tendue et qui craque, ma peau qui se déchire et ce qui se répand, je ne sais pas. C'était moi, sûrement, ce son ténu qui raie doucement le silence, la complainte qui chante en scie et vrille les tympans.