Mes temps se déroulent et s'embrouillent, je m'y emmêle et emprisonne, il faut, je veux, et tout ce qu'il y a à aimer. Et tous ceux. Les ceux et les celles, les ailes grandes ouvertes, chouette en cœur ou papillon éphémère. Il faudrait plusieurs vies, comme l'araignée étire son fil dans toutes les directions. Je n'ai pas le temps pour toutes mes vies, parallèles et convergentes, et j'emmerde la géométrie. Mon temps se heurte et je m'y cogne, ils me donnent trop à faire.

Je veux bien travailler, mais qu'on y mette mesure et désordre, que je puisse m'y suivre et m'y retrouver. L'ordre implacable du temps qui avance toujours dans le même sens a décrété son trop tard. Je t'aime et je m'en vais, c'est trop compliqué, chez toi, et trop douloureux, et puis la paix, tu n'en veux pas et je n'avais que ça à te donner. Je m'en vais, peut-être tu reviendras. Peut-être pas.

Je tourne le dos à tous les combats, je ne veux plus. J'ai la paix en dedans et depuis le début, j'ai la paix et je ne savais pas, à transmettre, à déclarer. J'ai la paix à semer, les champs de mauvaises mines à labourer, à féconder, j'ai un souffle à transmettre, lèvres à lèvres, et lève l'âme, embouchez trompettes de l'arenommée. La paix est un secret à garder, Polichinelle au guet, attentif, inoffensif, naïf. La naïveté est incorruptible, les pires des pires ne m'atteignent pas, je n'ai plus peur de mes semblables désappareillés. Ils le savent, et s'ils m'épargnent, ce n'est pas ignorance, ni compassion, c'est économie.

Ils me craignent et m'isolent, parce qu'ils pourraient m'aimer, ils m'ont reléguée à l'enfance en croyant me désarmer. Je ne suis pas armée, les petits le savent et baissent les bras et les yeux sur les couleurs de leurs crayons, j'exige la pureté de l'arc-en-ciel, à chaque trait, à chaque mot j'exige le meilleur, et ils découvrent qu'ils le portent, en rires et en voix, en couleurs ou noir et blanc, sur tous les tons. La folie me guide et la paix. Je leur compte des pas à portée, au fil des notes toujours les laisser choisir la longueur de leurs foulées. Ils m'ont confié leurs enfants et je gagne leur terrain sans combat, ils aiment sans le savoir, et c'est leur premier pas.

Ils m'ont acculée là, arraisonnée, et ma victoire est ma défaite. Et moi ? Moi sans eux, moi sans rien, toujours, et sans savoir. Au ventre un désir de fuite, et une ligne à construire, concrète, tangente, opaque dans la lumière, comme un mur à fermer pour me protéger, une disparition à planifier. Me confronter au monde comme il est, comme il hait, pour m'en abstraire et continuer, il va falloir, un dernier dépassement, une dernière escalade, un dernier franchissement. Sortir pour appartenir, fermer les yeux pour voir, et marcher quand même sur le fil. J'ai peur. De moi.

Apprendre seule le balancier, sans filet ? Apprivoiser la peur qui fait trembler la corde sous mes pas ? Apprivoiser une araignée, pour m'encorder ? Traverser et retrouver tous les temps, ou tomber. Dans le temps ? Dans les temps ?