Temps dérangés
Par Ginette Fanfiole le mardi 31 août 2010, 07:59 - Bouteilles à l'amer - Lien permanent

Les petites phrases pour muser et s'amuser, les gazouillis me paressent, je perds le pli de tirer doucement sur le fil pour voir ce qu'il y a au bout. Détricoter les laines de la réalité et regarder les couleurs onduler, enrouler les brins sans les emmêler ni casser, en écheveaux échevelés, retricoter, à l'endroit et à l'envers, le temps dépassé.
Les mailles effilées, échappées, éraillent le jacquard de lignes inopinées. C'est l'angora que je préfère, si chaud, si léger. Je caresse son dos si doux, je revois l'âne et les houx, le verger et le chaland. Je revois les neiges d'antan, le joli temps à quatre saisons sans télé, les tas de feuilles mortes rassemblées, éparpillées d'un coup de pied, ponctué par le coup de pied au cul du jardinier.
Rendez-moi mes jeunes années, quand un chat était un chat et l'automne comme dans les livres, ivre, gorgé de raisin et le vin doux coulait sur mes joues. Que savez-vous du vin doux, encore, des cris des vendangeurs, des sécateurs sans sécurité et des paniers de bois où tombait parfois une goutte de sang vermeil pour colorer le vin ? Que savez-vous des hottes d'osier, que savez-vous de ce temps-là qui coulait, serein ?
Rendez-moi mes marronniers, les fruits vernis, brillants, lisses, évadés de leurs verts piquants, rendez-moi les brouillards, les petits jours fraîchis, les années sans heure d'été, les saisons toujours à l'heure, les horloges jamais bousculées, le temps jamais précipité, le flux sans à coup et les lendemains quiets et douillets. Rendez la plume à l'écolier, les encriers à la violette et les mots à la volée, l'oiseau au tableau noir dessiné. Rendez la cloche de la cour de récré, c'est l'heure de rentrer.
Les abris ne sont plus sûrs de rien, demain n'est plus un jour sans faim, les rues de mon village ont fait pousser des trottoirs pour les oubliés. Tant oubliés et tant exclus qu'on ne les y voit même plus, on balaie et on n'y pense plus. On tourne les pages, trop vite, on ne peut plus lire, les livres se dérobent, il faut piéger les mots en bouche, un par un, pour entendre encore la petite musique des choses. Rendez-moi mes contes, noir sur blanc et sans image, rendez-moi mes rêves un peu, juste pour aller à demain.
Aller à demain, quelle affaire, le temps sur les épaules, lourd à porter, ce ne sont pas les années qui pèsent, réfléchissez. Les années nous allègent pour que le temps nous emporte à dos d'oiseau-lyre, les années nous envolent au jour paisible de traverser, non, c'est le temps battu sans mesure qui se venge et tente une dernière ruse pour empêcher la débâcle, le temps nous retient au bord de trébucher, mais les nuits sans lune nous vacillent.
Je suis si vieille que je l'ai connue, la lune, toute ronde et douce, en veilleuse, la lune qui berce mers et amers, la lune qui reflète le vague des âmes aux vagues enlamées. La lune et son sourire figé dans sa face pâle, tour à tour blanche ou dorée, la lune et ses histoires à dormir debout, et on s'endormait, fasciné. Ils ont tué la nuit et la lune s'est durcie pour durer, opiniâtre et blessée, mais qui la voit pleurer sur sa face cachée ?