Orage amer
Par Ginette Fanfiole le dimanche 29 août 2010, 08:39 - Dans le mur - Lien permanent

Battue par vagues et vents, elle est île, un roc qui pleure et s'abîme. Le gardien du phare a brûlé ses vaisseaux et sa lanterne se fait vessie. A l'ancre il sombre, les eaux noires du port ne battent plus. La lumière s'est éteinte, la nuit sans fin, la marée reste basse, en signe de grand deuil, et l'île rose au clair matin s'embrume et disparaît.
Le froid la gifle, écume et pluie, et le sel à ses plages se dépose et brûle ses paysages. Les lames la griffent de toutes parts, elle ne sent plus que la brûlure du sel. Le fracas l'absorbe et secoue, si fort que fort elle se durcit, fêle, craque, se brise et coule. Et chaque éclat d'elle scintille et la brûle, les étoiles à la mer se sont jetées, le ciel s'est refermé.
Lentement, morceau par morceau elle se laisse couler sans résister. Elle veut le silence des dessous, et oublier le mouvement des marées. Elle voudrait s'absenter, se dissoudre aux courants heurtés qui l'ont brisée, elle aime l'obscurité qui la cache, et qui cache les mots qu'elle saigne au secret. Elle voudrait mettre sa langue sous scellés, coudre ses lèvres, se taire comme on s'atterre.
Elle est dans chaque éclat, dans chaque fragment, dans chaque débris d'elle, une douleur sourde éparpillée, et chaque débris à son tour se durcit, fêle et brise et l'éparpille un peu plus. Et chaque débris griffé à la lame et brûlé au sel clair se fractionne et se serre. Elle éclate en étincelles sous-marines, le bleu noyant le rouge et la tempête assourdit tout, on ne sait plus qui crie.
On dit que c'est le vent qui passe, les brisants sur la falaise, on dit que c'est la mer qui bat comme un cœur immense sous la lune. On dit que c'est l'hiver. Elle ne sait plus ni rime ni saisons, le temps aussi vole en éclat et se multiplie quand elle voudrait le simplifier à son plus simple appareil. Elle se veut grain de sable dans le sablier, devenir le temps qui tout passe, tout lave, tout efface.
Le temps l'impasse et l'arrête et l'empêche, elle se rassemble en cent mille cristaux et se glace, luisant doucement à la lune levée. L'effroi l'ébrèche et le silence la fait et la fond en larmes aux paysages côtiers. Le gardien du phare s'est noyé.